Eloge des frontières de Régis Debray

Voici un petit livre qui vante les frontières, les limites avec beaucoup de finesse. Je l’ai inscrit dans notre chaîne de lecture et je ne peux que vous exhorter à vous l’offrir pour vous cultiver, étoffer votre argumentation. Le langage y est plutôt soutenu, vous devrez vous munir d’un dico.

Je me suis permis de vous retranscrire quelques lignes afin que vous vous fassiez une idée de son travail de réhabilitation.

 

Debray

 

Je ne doute pas qu’on ne réduise un plaidoyer pour la frontière à une apologie d l’arbalète quand pointe l’arquebuse ou de la ligne Maginot quand se pointent les panzers. On me fera observer que Google, l’Institut Pasteur et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, sans oublier, mais pour des raisons très différentes, les studios d’Hollywood, modélisent et calculent par-dessus l’horizon. Vous ne savez donc pas, mon pauvre monsieur, que les <<biens culturels>> dématérialisés partout nous tombent du ciel sans papier ni celluloïd ni ruban magnétique ? Avouons-le :  les cultes combinés du gadget et de Gaïa donnent un air d’évidence au dogme sans-frontiériste, sans quoi il n’aurait pas conquis les hearts and minds des ravis de la crèche, angelots et serins. Si le dossier noir de la frontière traîne partout (du style : <<le nationalisme, c’est la guerre !>>), le sans-frontiérisme humanitaire excelle à blanchir ses crimes. Mieux : il a transformé un confusionnisme en messianisme. Il a habillé en révolution une contre-révolution. Retournons-lui sa méchanceté polémique avec une avoinée d’ismes (le juste envers de ces souverainismes, jacobinisme, culturalisme, relativisme et autre cynisme, dont il affuble lui-même les empêcheurs de se singer en rond).

En avant, les bonnets d’âne ! Qu’est-ce que le sans-frontiérisme?

– Un économisme. En épousant le global marketplace, en <<internalisant>> l’économie d’échelle et de gamme, en conférant à la libre circulation des capitaux et des marchandises, bizarrement censée exclure celle des violences, l’aura du bon coeur et d’une communauté des destins, il déguise une multinationale en une fraternité. Et donne le coup de pied de l’âne au politique englué dans sa glèbe par la contrainte électorale. Il avalise le moins d’Etat en masquant son corollaire : un plus de mafia; donne un lustre de générosité à la loi du plus fort;  et couvre d’un manteau de compassion dérégulations et privatisations. Portées par la finance baladeuse, l’écriture numérique et l’universalité du bit, nos sociétés off shore s’en lèchent les babines. Sponsors garantis. Charity business au top.

– Un technicisme. Un outil standard n’a ni latitude ni longitude. Mon dernier modèle aura une durée de vie brève, mais se retrouvera partout en un tournemain. Le standard Unicode, susceptible de coder toutes les écritures (y compris vos milliers de kanjis), s’impose à tous les ordinateurs. Cette hubris robotique qui veut se donner pour une métaculture mondiale, mumérique et fibre optique aidant,finira par confondre le posthumain avec le feu follet.

– Un absolutisme. Le délinquant n’intériorise pas la notion de limite. Le prophète non plus. Ni le pseudo-savant. Ces trois lascars ont en commun de s’extra-limiter. C’est parce qu’ils ont réponse à tout et se croient partout chez eux qu’ils sont des hommes dangereux. Le missionnaire à l’étoile comme l’inquisiteur à turban et le charlatan  en blouse blanche ignorent la sagesse des choses finies. Ainsi font les religions universelles, qui s’abandonnent à leur pente vers l’infini – au lieu de la remonter. L’arabisant André Miquel ne détecte pas la frontière en Islam encore aux approches de l’an mille. Il y est question de mouvances, non de territoires (frontière naturelle,  mais floue, du Sahara; mobile et disputée en Espagne et avec Byzance, mais toujours irritante et illégitime). Selon le droit coranique, le monde serait partagé entre dar-el-islam et dar-el-harb (le pays de la guerre). Entre les deux, une frontière ne saurait être qu’une halte. La monnaie de l’absolu ? Aucun esprit laïc ne peut accepter cette prétention à l’omnivalence planétaire, que ce soit celle de l’oumma néomédiévale ou de l’Occident néomissionnaire. La première valeur de la limite, c’est la limitation des valeurs.

– Un impérialisme. Puisque l’empire ne s’oppose pas aux royaume par sa masse géographique, mais par ceci qu’il impose des limites aux autres, non à lui-même. La nouvelle Rome reprend ladevise de l’ancienne, signée Ovide : << Aux autres peuples a été donné un territoire limité : la ville de Rome et le monde ont la même étendue.>> L’organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) couvre désormais le Caucase et l’Asie centrale. Et <<Justice sans limites>> fut le nom initial donné par Washington au premier acte de sa <<guerre contre le terrorisme>>, qui finira par une déconfiture. Le <<devoir d’ingérence>> est devenu l’eau de rose dont se parfume un empire d’Occident vieillissant. Il ne s’estime plus tenu de déclarer la guerre en tant que de besoin, puisque son droit à lui vaut pour tous, la loi internationale ne valant pas pour lui. Tout allogène est un acolyte – ou un client – en puissance. Et l’outrecuidant de s’emmêler les pinceaux urbi et orbi, dans un méli-mélo entre soldats et mercenaires, guerre préventive et guerre de légitime défense, ingérence unilatérale et assistance collectivement délibérée, entre une alliance et une hégémonie. Budapest, Prague, Kaboul; Viêtnam, Irak, Afghanistan encore : hier comme aujourd’hui, le malheur des impériaux, qui les mène à leur perte, est de tenir les frontières pour qualité négligeable.

 

Il en faut des bonnes, c’est vrai, pour faire de bons voisins. Ce fut prémonition, chez de Gaulle, que de mettre en bandeau sur La Discorde chez l’ennemi, édition de 1924 : <<Ce qui perdra toujours l’Allemagne, c’est le mépris des limites tracées par l’expérience, le bon sens et la loi>> – mépris dont peut s’exempter …

 

Pages 72-76

 

Debray

 

 

Éloge des frontières

Régis Debray

Ed. Folio, 4€80

 

 

 

Osez le bon sens !

YDM

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