L’Islam dans la laïcité – Du jihâd et de quelques autres guerres sanctifiées

Voici un livre très instructif qui permet de mieux comprendre l’islam et surtout, de démonter toutes les idées reçues qui circulent et nuisent à cette religion et à tous ceux qui la pratique. Franck Frégosi est enseignant à l’IEP d’Aix-en-Provence.

Je me suis permis de citer son argumentation par rapport au Jihâd; ce fameux jihâd qui est le pilier central de toutes les attaques des mouvements islamophobes, et la raison essentielle de l’incompatibilité de l’islam et de la laïcité. Il est tiré du premier chapitre, très éclairant; Quelques stéréotypes à propos de l’islam et de la laïcité.

 

 

 

 

 

Le Coran aborde également certains autres thèmes de la vie politique dont celui de la guerre qui renvoie littéralement au vocable de qitâl désignant l’action de se battre et accessoirement à celui de jihâd.

S’agissant précisément de l’impératif collectif du jihâd, il convient de rappeler, contre les fausses évidences, les lectures révolutionnaires et les dérives meurtrières récentes, son acception polysémique d’effort sur le chemin de Dieu (Jihâd fi sabil Allah). Cet effort volontaire peut être d’abord l’effort guerrier militaire, à l’instar de celui pratiqué à l’époque prophétique, qui était dirigé aussi bien contre les idolâtres de La Mecque hostiles à la nouvelle foi proclamée par le Prophète de l’islam que contre les chrétiens et les juifs du reste de l’Arabie qui étaient supposés défier son autorité. On peut, à titre d’exemple, citer les versets suivants : << Combattez ceux qui ne croient pas en Dieuet au Jour dernier […] ceux qui parmi les gens du Livre ne pratiquent pas la vraie religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils paient directement le tribut après s’être humiliés >> (IX, 29), ou encore : << Combattez les polythéistes totalement comme ils vous combattent totalement, et sachez que Dieu est avec ceux qui le craignent >> (IX, 36). Ce dernier verset renvoie en effet, dans une première acception strictement historique et militaire, aux luttes armées menées en vue de l’expansion de l’islam à l’époque prophétique ou du moins au règlement de problèmes diplomatiques. Dans une seconde lecture, ce concept coranique de l’effort sur le chemin de Dieu renvoie également à la prédication : << Ne te soumets donc pas aux incrédules: lutte contre eux, avec force, au moyen du Coran >> (XXV, 52). Dans une vision enfin plus ésotérique, le combat juste est mené contre ses propres passions. Cette lecture systématisée par les soufis repose sur plusieurs hadiths authentiques attribués au Prophète, notamment celui-ci : << Nous sommes revenus du petit jihâd [le jihâd par les armes ] pour pratiquer le grand jihâd [le jihâd des âmes].

 

Il faut également rappeler que certains leaders musulmans et néanmoins laïques convaincus n’ont pas hésité à recourir au vocable de jihâd pour sanctifier leurs orientations politiques. Le Tunisien Habib Bourguiba (1901-2000), pétri de culture rationaliste et fermement décidé à limiter la pratique du jeûne durant le mois sacré de Ramadan jugée néfaste pour l’économie du pays, n’hésita pas, dans les années soixante, à décréter que, pour les Tunisiens, le grand jihâd était la lutte contre le sous-développement : par conséquent, les ouvriers et les salariés étaient de facto dispensés d’observer le jeûne comme en son temps le Prophète en avait dispensé les combattants pour l’islam. Aujourd’hui, certaines voix musulmanes européennes se prononcent, elles, pour l’instauration d’un << jihâd social >>. << Nos ennemis aujourd’hui dans la voie de Dieu, écrit par exemple Tariq Ramadan, ont pour nom la faim, le chômage, l’exploitation, la délinquance et la toxicomanie; et ils exigent un effort intense, une lutte continue. >>

 

L’idée d’un combat mené dans le chemin de Dieu n’est pas spécifiquement islamique. La référence coranique à l’idée d’une telle guerre n’est en effet pas très éloignée des guerres dites de Yahvé évoquées dans la Bible hébraïque où Dieu lui-même était supposé, symboliquement, se battre aux côtés des Hébreux. << Quand vous serez sur le point de combattre, le prêtre s’avancera et parlera au peuple, peut-on lire dans un passage du Deutéronome. Il dira : « Écoute Israël! Vous vous avancez aujourd’hui pour combattre vos ennemis : que votre courage ne faiblisse pas; ne craignez pas, ne vous affolez pas, ne tremblez pas devant eux. Car c’est le Seigneur votre Dieu qui marche avec vous, afin de combattre pour vous contre vos ennemis, pour venir à votre secours » >> (Deut. 20, 2-4). On pourrait encore citer ce passage du Livre de Josué relatif à la destruction de Jéricho: << Ils vouèrent à l’interdit tout ce qui se trouvait dans la ville, aussi bien l’homme que la femme, le jeune homme que le vieillard, le taureau, le mouton et l’âne, les passants tous au tranchant de l’épée >> (Jos. 6, 21). En cas de guerre, les Hébreux comme d’autres peuples sémites de la région, jetaient l’anathème sur une ville entière, ce qui revenait à condamner à mort tous les habitants humains et ses animaux.

 

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Bien que le christianisme primitif semblât méconnaître toute allusion à l’idée d’une guerre sanctifiée, une fois devenue religion de l’Empire, cette idée ne manqua pas de trouver des théoriciens avisés. Ainsi Augustin d’Hippone, entre le IVe et le Ve siècle (dans le contexte de la lutte contre l’hérésie donatiste), élabora-t-il une théorie de la guerre juste. Celle-ci obéissait à des règles précises. Elle devait notamment être des règles précises. Elle devait notamment être décrétée par le Prince et avoir pour double finalité de réparer une injustice commise par un État tiers et déboucher in fine sur la paix, quoique partisan de la primauté de la prédication et réprouvant l’acte de tuer, Augustin ne devait pas moins finir par admettre comme légitime l’usage de la force pour convertir les <<hérétiques>> au nom d’une interprétation  excessive du principe << Force-les à entrer >> tire de l’Évangile de Luc. La théorie de la guerre juste sera reprise au XIIIe siècle par saint Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique.
L’Occident a aussi connu des moments dans son histoire où des <<zélotes>> fanatisés ont appelé au meurtre au nom de causes sacralisées. Souvenons-nous de l’épisode des croisades contre les cathares ou de celles menées en Orient pour aller libérer la Terre sainte, qui, en fait, devaient occuper les esprits des masses, et éviter que celles-ci se dressent en Occident contre les princes et l’Église. Songeons encore au conflit sanglant entre Luther et les révoltés de Müntzer, un épisode durant lequel le réformateur, persécuté hier par l’autoritarisme romain et impérial, se faisait-il, les mettre en pièces, les étrangler les égorger, en secret et publiquement, comme on abat des chiens enragés ! C’est pourquoi, mes chers seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les, libérer ici, sauvez là ! Si vous tombez dans la lutte, vous n’aurez jamais de mort plus sainte. >> Reste l’Inquisition avec ces hérétiques que l’on envoyait au bûcher au nom d’une interprétation exagérée de l’Évangile de Jean : << Je suis la vigne, vous êtes les sarments […] si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche; puis on ramasse les sarments, on les jette au feu et ils brûlent >> (Jn. 15 : 5.6) !

A l’image de ceux qui, dans le monde musulman, se réclament du jihâd guerrier, nombreux furent dans l’Occident chrétien ceux qui n’hésitèrent pas à invoquer Dieu et sa justice pour prôner la guerre et son cortège de massacres. Il en fut souvent ainsi à l’encontre des mouvements minoritaires réputés hérétiques. Il y avait toujours un ecclésiastique ou un prédicateur ami des princes pour s’écrier : << Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. >>

Dans le cas précis de l’islam, le caractère politique du Coran se déduit uniquement de l’existence d’un vocabulaire tournant généralement autour de la notion de pouvoir. Il se résume à rappeler, à l’exemple d’autres religions, que le pouvoir appartient dans l’absolu qu’à Dieu, le devoir d’obéissance à ceux qui détiennent un commandement et la nécessité de recourir à la consultation comme mode de gouvernement. Le texte ne se prononce pas de façon détaillée sur l’organisation interne de la cité, laissant cela à l’appréciation des croyants, comme le recommande d’ailleurs un célèbre hadith : << Vous êtes mieux instruits de vos affaires tempor2305991-3223540elles. >> Il ne fait qu’énoncer des maximes générales qui ne se distinguent guère de celles que l’on peut également tirer du Nouveau Testament, en tout cas rien qui puisse justifier le slogan islamiste: << Le Coran est notre Constitution.>>

Si l’État islamique existe sur un plan théorique, il peut difficilement être déduit du seul texte coranique. Tout le reste n’est que gloses de docteurs de la loi et doit plus aux circonstances historiques, aux luttes de pouvoir et aux ambitions de ceux qui, confrontés à des régimes politiques despotiques, en appellent au vocabulaire et à la symbolique de la religion à des fins de contestation qu’à l’énoncé même de la foi musulmane.Un auteur aussi représentatif de la pensée des Frères musulmans que Saïd Ramadan semble également en convenir, lorsqu’il écrit que << l’essentiel du Coran représente, comme tout livre sacré, un code d’exhortation divine et de principes moraux >>.

Pages 29 -35
Franck Frégosi, L’islam dans la laïcité, Pluriel

 

 

 

 

Je ne peux que vivement vous conseiller de lire ce livre qui regorge d’arguments solides pour connaître, comprendre et défendre l’islam et sa pratique en France.

 

 

Osez le bon sens !

YDM

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