Un capitalisme à visage humain, le modèle vénitien, de Jean-Claude Barreau

Plus je lis ce type, plus je me demande comment l’on peut passer à côté de tant de puits de connaissances en ces temps de médiocrité révérée. Si le mot vulgarisateur veut dire quelque chose, alors Jean-Claude Barreau est le prototype exemplaire.

Je ne pourrais pas résumer ce livre de Barreau; chaque ligne est information, chaque phrase pousse à la reflexion, chaque page est riche de questionnements, de remises en cause, de révélations. Rien à résumer, rien à expliciter, rien à ajouter. C’est déjà fait. Tout est clair, simple à comprendre, utile.

Je mets à disposition mon exemplaire et je vous invite à découvrir le capitalisme vénitien.

Ci-après, quelques lignes pour vous laisser entraîner dans cette forme de capitalisme assez unique pour le coup, et qui devrait être un modèle copié, pillé, violé par nos pseudo-dirigeants.

 

 

 

 

Des magistrats, jamais de tyrans

 

Venise a toujours tenu à être appelée << république >> à une époque où l’on n’en connaissait pas d’autres, à l’exception des cantons suisses. Comme les Romains, elle ne voulut aucun roi chez elle. Mais les Romains, au temps de la République, pouvaient désigner un dictateur, et plus tard ils se résignèrent à confier tous les pouvoirs de l’État à un empereur. Venise n’eut recours à aucun de ces deux expédients.

A l’époque, en Italie, beaucoup de grandes cités se dotèrent de tyrans. La tyrannie était à la mode, comme en témoigne Le Prince de Machiavel. Venise, elle, se défia toujours des tyrans.

Le seul doge soupçonné de vouloir l’être fut décapité, et son portrait effacé. Cependant, il n’a pas été enlevé de la longue suite des tableaux représentant le visage des doges qui fait le tour de la salle du Grand Conseil , où le cadre vide fut laissé pour l’exemple.

Dès le début de cet essai, j’ai reconnu que cette république-là était en réalité une oligarchie.

Cette ville de deux cent mille habitants était gouvernée par deux mille d’entre eux, issus de deux cents familles (sans aucun rapport avec les << deux cents familles >> françaises, honnies par le front populaire, lobby occulte et discret). Les dirigeants vénitiens se recrutaient dans un cercle restreint et étaient avant tout des magistrats désignés, révocables en cas de faute, et soumis à de multiples obligations légales qu’ils ne pouvaient en aucun cas esquiver.

Ces oligarques obéissaient strictement à la Constitution de Venise, fixée grâce au livre célèbre de Gasparo Contarini, Des magistrats et de la République, publié en 1543. Ils étaient tous égaux entre eux, quoique certaines familles soient devenues pauvres. Ailleurs en Europe, on distinguait des barons, des comtes, des marquis, des princes. A Venise, les familles patriciennes constituaient une classe dirigeante au sein de laquelle existaient des différences de fortune, mais aucune différence de rang.

On était << patricien de Venise >>, et cela suffisait ! On entrait dans cette classe à vingt et un ou vingt-cinq ans par une inscription sur le << livre d’or >>. Les plus puissants souverains de la terre tenaient à honneur, comme le constate Chateaubriand, d’être inscrits sur ce livre et ainsi considérés comme de simples patriciens vénitiens.

Quoique héréditaire de père en fils (les filles étaient exclues), le patriciat se renouvelait en fait de génération en génération par la cooptation de nouvelles familles, selon les nécessités du moment. De nombreux morts au combat – et l’on a vu que les patriciens payaient de leur personne à la proue de leurs galères – avaient éclairci les rangs et il était urgent de les remplacer. Ou bien des activités commerciales et financières nouvelles poussaient à renforcer la classe dirigeante, ou alors l’État avait besoin d’argent (l’inscription au << livre d’or >> se payait fort cher).

Ce patriarcat constituait le << Grand Conseil >>, corps électoral à élire les innombrables magistratures nécessaires au fonctionnement d’un grand État. Chaque semaine, à l’appel de la cloche du campanile, le Grand Conseil réunissait les patriciens présents en ville dans l’immense salle du palais des Doges, dans laquelle ils pouvaient s’asseoir même quand ils étaient plus de deux mille.

Ce Grand Conseil élisait à tous les emplois au moyen de procédures complexes (cette complication était destinée à éviter les risques de manipulation et de corruption), desquelles nous tirons encore certains termes de notre vocabulaire électoral, tel celui de << ballotage >>.

Pour empêcher les abus de pouvoir, ces charges étaient conférées, comme celles de nos préfets, pour deux ou trois ans seulement.

Les Vénitiens avaient constaté qu’un fonctionnaire envoyé au loin demeure le délégué du gouvernement pendant une certaine période, mais que, s’il reste en poste trop longtemps, il devient inévitablement l’ambassadeur de ses administrés locaux auprès du gouvernement…

Le Grand Conseil sélectionnait en son sein deux cent soixante-quinze patriciens. Des vieux rendus prudents par l’expérience, des hommes dans la force de l’âge, mais aussi des jeunes gens audacieux (le mélange des âges était de règle) constituaient le Sénat.

Le Sénat de Venise était un corps législatif (il votait les lois) et une assemblée politique qui dirigeait les choix économiques de la ville et sa politique étrangère, primordiale pour une thalassocratie. Le Sénat nommait à tous les postes essentiels de l’État, et ces charges ne pouvaient être refusées : elles étaient, pour les heureux élus, des obligations auxquelles il était impossible de se soustraire.

Le Sénat de Venise a créé, pour la première fois dans l’Histoire, un réseau d’ambassades à poste fixe dans les pays étrangers.

C’est à lui que les diplomates, de retour de mission, livraient leurs fameuses << relations >>,  qui constituent pour les historiens actuels une documentation incomparable, soigneusement conservée pour notre bonheur et celui des chartistes, dans les << Archivio di Stato >>, les archives de la République, toujours intactes par miracle.

Par exemple, il est passionnant de lire les dépêches envoyées à la Sérénissime par les deux ambassadeurs successifs qui assistèrent à Paris aux événements prodigieux de la Révolution française. Un éditeur a eu la bonne idée de les publier ( Venise et la Révolution française. Les 470 dépêches des ambassadeurs de Venise au doge, 1786-1795, << Bouquins >>, Robert Laffont, 1999). La description que ces diplomates font au Sénat de ces faits inouïs est très clairvoyante : bien qu’à aucun moment ils ne pensent que ces tumultes puissent un jour concerner leur patrie !

C’est aussi le Sénat qui réglait la fiscalité. A une époque où partout ailleurs on vendait les charges et les offices, ce n’était pas le cas à Venise, où les fonctionnaires recevaient un salaire. En un temps où toutes les monarchies manquaient d’argent, le trésor de Venise, alimenté par une sorte d'<<impôt sur le revenu >> qui frappait les riches, était toujours plein. C’est le Sénat qui surveillait la politique des eaux, dont nous avons vu à quel point elle était vitale.

C’est à lui que rendaient compte les trois riformatori dello studio, auxquels incombait l’administration de l’université de Padoue, la plus renommée d’Italie. La République préférait en effet sagement cantonner les turbulences universitaires dans ses possessions de Terre ferme, mais elle faisait venir à Padoue les plus illustres professeurs. Le Sénat censurait impitoyablement les directives de la papauté qui lui déplaisaient, nous en reparlerons.

Il auditionnait enfin de multiples commissions ad hoc, comparables à nos commissions parlementaires.

En revanche, l’administration de la justice était supervisée par une assemblée différente et plus restreinte : la quarantia.

La quarantia faisait office de Cour de cassation. Elle jugeait en appel les délits examinés en première instance par les nombreux tribunaux spécialisés dans un droit particulier (administratif, commercial, pénal, etc.)

Le << Conseil des Dix >>, composé en réalité de dix-sept membres, est l’institution la plus controversée de la République. On lui reproche ses procédures secrètes. On lui fait une réputation d’arbitraire, développée par une certaine école romantique. Entourées d’un secret absolu, les décisions du Conseil des Dix étaient en effet seules qui fussent sans appel. C’est à lui que parvenaient les lettres de dénonciations jetées dans les ouvertures destinées à cette fin et appelées les << bouches du lion >>, qu’on trouve ça et là en ville.

En réalité, le Conseil des Dix est bien différent de sa légende noire. Il avait deux fonctions. La première, et la plus importante, était de surveiller la classe dirigeante elle-même afin qu’elle reste toujours dans le devoir.

Montesquieu l’avait bien compris. Évoquant le Conseil des Dix, il parle de << ces magistratures qui ramenaient violemment l’État à la liberté >>.

Le Conseil traquait en particulier avec une grande sévérité tous les faits de corruption qu’on aurait pu imputer aux patriciens.

La seconde fonction des Dix était de veiller à la sûreté de l’État : c’était une espèce de DGSE ou de CIA dont dépendaient les << inquisiteurs d’État >>, qui ne s’occupaient nullement de religion, mais beaucoup de haute politique et d’espionnage.

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Nommés pour de courtes périodes et constamment renouvelés, ils n’avaient pas le temps d’abuser de leur omnipotence.

Il faut également souligner que les Dix étaient plus légalistes que nos services spéciaux. Les dénonciations anonymes, par exemple, étaient examinées de près par les chefs du Conseil, qui en éliminaient le plus grand nombre. Les dénonciations retenues devaient être confirmées à une majorité des cinq sixièmes avant d’être soumises à un second examen. La, une nouvelle majorité, cette fois des quatre cinquièmes, était requise avant qu’on puisse ordonner une sanction.

Les Dix étaient ainsi infiniment plus prudents et formalistes que les présidents français  ou américains quand ils ordonnent des << opérations Homo>> (cet ordre d’exécuter un terroriste ne peut concerner que l’étranger) !

Pour ces raisons, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, le Conseil des Dix était fort populaire à Venise. Il rassurait les humbles qui, grâce à lui, savaient que les grands ne pourraient abuser de leurs pouvoirs.

Un seul homme, le doge, dominait cette pyramide de conseils.

Il présidait le Grand Conseil, où il siégeait en gloire sous l’immense fresque du Paradis peinte par le Tintoret. Il présidait le Sénat. Il présidait la quarantia. Il présidait enfin le Conseil des Dix.

Résidant dans le splendide palais des Doges, habillé comme un empereur byzantin, coiffé du célèbre et caractéristique corno, le doge a souvent été présenté comme une espèce de roi constitutionnel dénué de pouvoir réel, une sorte de rein d’Angleterre.

Rien n’est plus inexact.

D’abord, le doge n’était pas un roi : c’était un magistrat élu et sa fonction n’était nullement héréditaire. A contrario, étant élu à vie alors que tous les autres magistrats l’étaient pour un, deux ou trois ans au plus. Il avait une durée qui manquait aux autres. Ensuite, il présidait tout, nous l’avons vu, et il présidait seul : dans cette république aux multiples conseils, le doge exerçait l’unique fonction non collégiale.

Il était aussi le chef des forces armées. Morosini, au XVIIe siècle, commanda la flotte, comme Dandolo au XIIIe. Évidemment, il restait un magistrat, devait rendre compte de ses actes et pouvait être destitué par le Sénat.

Mais il était le chef de l’État et exerçait un pouvoir réel, quoique contrôlé. A son entrée en charge, il signait avec la ville un contrat, la promissio.

On pourrait s’attarder longuement à détailler l’infinie complexité de la Constitution de Venise. Mais il faut constater qu’elle assurait à la Dominante un gouvernement fort, légal, avisé, aux réactions rapides, avec un minimum de corruption.

Ce gouvernement émerveillait son époque par sa puissance, et surtout par sa durée. En effet, les institutions collégiales sont souvent instables : Sparte, Athènes, Thèbes, Carthage montrent comment ce genre de républiques peut s’écrouler…

Venise durait, et ses institutions avaient l’appui de son peuple. Elle ne connut qu’une seule tentative de coup d’Etat en mille ans, celle du doge au protrait flouté don nous avons parlé plus haut.

 

….

 

Pages 61 – 71

 

Un capitalisme à visage humain

Le modèle vénitien

Jean-Claude Barreau

Fayard

 

 

 

Osez le bon sens !

YDM

 

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