Un afro-descendant doit-il changer son nom ?

C’est le tribut que nous devrons payer encore pendant un long moment. La colonisation a ceci de pervers qu’elle laisse toujours une trace indélébile dans l’esprit des colonisés.

 

Le premier grand marqueur est la langue. Nous aurons beau faire tout pour nous redresser, le français nous habite et je vois mal comment nous pourrions nous en passer. Qu’on le veuille ou non, l’anglais est la langue des échanges internationaux et celui qui impose son univers mental aux autres a déjà une grande longueur d’avance en matière de domination. Imaginez un instant que la langue des échanges soit le russe, l’arabe ou le mandarin ! C’est tout notre univers qui serait bouleversé.

Les prénoms que nous vêtons aujourd’hui sont un marqueur de notre passé. Certains ont changé leur nom; le plus fameux étant Cassius Clay devenu Mohamed Ali. Qu’est-ce que cela a réellement changé pour lui ?

 

J’avoue que me faire appeler en public Yannick dans un aréopage de blancs me gêne et me fait comprendre immédiatement que ce prénom est un poids. Il offre l’avantage de laisser croire aux blancs qui m’entourent que je suis issu d’une famille qui a souhaité s’assimiler (ce qui est faux ! Je suis né au Cameroun et je crois qu’il est le résultat du succès au Tennis de Noah.) Simplement, il ne traduit pas en réalité ma personnalité et mes aspirations. Dois-je en vouloir à mes parents de m’avoir affublé de ce fer ?
Non, je considère qu’il a été donné avec de bonnes intentions, dans une visée de communiquer l’admiration qu’ils ont eue de voir Noah champion de tennis. C’est un présent de mes parents et il est hors de question pour moi de le changer. On ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie et c’est à chacun de sublimer son héritage. Yannick est un héritage parfois gênant à porter mais c’est mon héritage. Comme ma couleur, mon sens critique, mon ambition.

Aussi, je ne dirai jamais que je suis fier de m’appeler Yannick; mais je ne changerai pas parce qu’il fait de moi ce que je suis. C’est ce prénom qui a forgé ma personnalité et qui m’a donné envie de m’affranchir de toutes sortes de convenances qui nous sont imposées par la société.

 

Comme mon incisive droite et décalée, non alignée et qui m’a fait subir quolibets, moqueries et probablement, râteaux. Cette dent, fut un calvaire que j’essayais à tout prix de cacher, de faire oublier. Mais comment faire oublier une incisive aussi proéminente et visible ? Quand j’ouvre la bouche, j’ai l’impression qu’on ne voit qu’elle. Elle dénote, elle attire l’attention et nuit à mon image. C’est ce que j’ai toujours pensé. Alors, très tôt, pour cacher mes attaque-maniocs, j’ai évité de sourire; de montrer de manière éclatante ma dentition imparfaite. J’ai fermé le visage, je suis devenu une tombe. Monsieur triste, Monsieur timide. Monsieur fâché. Monsieur énervé. Je suis devenu moi. Grâce à cette incisive, à ce prénom. Toute ma personnalité découle en partie de cela.

 

Comment se fait-il que tous les membres de ma famille soient si avenants et ouverts, intégrés et sociables et que moi, je sois l’exact opposé ? Qu’est-ce qui m’a donné cette réserve envers tout ce qui brille ? Qu’est-ce qui m’a poussé à m’intéresser au fond des choses ? A essayer de me respecter en public et étreindre fièrement ma mélanine ? Pourquoi suis-je toujours gêné de voir un nègre qui s’esclaffe en public ? Pourquoi suis-je si concerné par l’histoire des miens ? Pourquoi suis-je moi, si ce n’est ce prénom pesant, oppressant et ce sourire hideux ?

 

C’est très probablement une combinaison de toutes ces petits héritages qui m’ont conduit à être ce que je suis. Je pourrais changer ma dent et avoir un sourire harmonieux, idéal. Je pourrais changer mon prénom. Mais en quoi, serai-je différent d’une femme noire qui se décape ou d’un homme noir qui se défrise les cheveux ? Changer, c’est ajouter de la confusion à la situation. Changer, c’est me détruire, devenir quelqu’un d’autre; quelqu’un que je n’apprécierais pas. Changer, c’est abdiquer, c’est renier mon passé pour embrasser un hypothétique idéal, un fantasme. S’il suffisait juste de bien se nommer pour satisfaire ses attentes, ça se saurait. J’ai besoin de carburant, de quolibets, d’aigreur, de haine pour continuer d’avancer. Et ceux-ci, aussi négligeables qu’ils semblent être, ne sont pas de trop.

 

Comment pouvez-vous comprendre la rage qui habite Ribéry si vous n’avez pas cette gueule dégueulasse qu’il affiche ? Ribéry sans sa gueule, se serait un joueur de foot amateur, au mieux. Et je comprends qu’il n’ait pas envie de se ripoliner le visage, refaire la dentition et parler le français avec distinction. C’est son héritage. Et il vaut mieux hériter de ça, que de rien du tout.

 

Combien de fois ai-je trouvé les prénoms de noirs américains ridicules ?

LaShaun.  Aaliyah.  Aditya. Breonna. Latisha. Brenton. Caleigh. Damaris. Crystal. Daquan. Beverley. Dontae. Jaliah.  Julissa. Kamryn, Keanu…
Je m’appelle Yannick, j’ai une chicot qui se barre en couille. Ce n’est pas toujours agréable mais c’est moi. J’en ai besoin. C’est mon héritage. C’est mon fardeau et je le porterai jusqu’à la fin.

 

 

Osez le bon sens !

YDM

Be the first to comment on "Un afro-descendant doit-il changer son nom ?"

Leave a comment