Retour sur Cheikh Anta Diop

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Il y’a des personnalités dont l’œuvre, par sa singularité, déconcerte, suscite la controverse ou l’indifférence. Souvent l’histoire elle-même se charge de les réhabiliter. Tel fut le cas de Copernic, Galilée, Stendhal, Van Gogh pour ne citer que ceux-la. Un peu plus près de nous, Cheikh Anta Diop a connu plus ou moins le même destin. En effet, après sa mort, la majorité des commentateurs de ses travaux lui atribuèrent des titres les plus élogieux. Odile Tobner et Mongo Beti le considèrent comme << le fondateur d’une archéologie proprement africaine>>. Elikia M’Bokolo le qualifie <<d’historien le plus populaire d’Afrique>>. Quand on parle de Cheikh Anta Diop, certaines remarques s’imposent: il acquit une solide formation pluridisciplinaire; il fut un militant politique qui porta un intérêt capital à l’histoire en mettant à contribution son immense érudition et ses connaissances scientifiques. C’est donc à l’historien chez Cheikh Anta Diop que nous nous intéresserons.

Il naquit le 29 décembre 1923, au Sénégal, ancienne colonie française qui obtint son indépendance en 1958. Après ses études secondaires à Saint-Louis et à Dakar en 1945, il se rendit à Paris où il assistait aux cours de philosophie donnés par Gaston Bachelard. Il étudia également la physique nucléaire et la chimie au laboratoire du Collège de France et au laboratoire Curie. A partir de1956, Diop enseignait ces deux disciplines aux lycées Voltaire et Claude Bernard à Paris. Sa thèse sur l’origine nègre de l’Égypte ancienne fut refusée à la Sorbonne. En revanche, le 9 janvier 1960, il y soutint avec succès sa thèse de doctorat d’État ès lettres. Celle-ci a paru aux Éditions Présence Africaine sous les titres : L’Afrique noire précoloniale et l’Unité culturelle de l’Afrique noire. De retour dans son pays natal, Cheikh Anta Diop s’adonnait à l’enseignement et à la recherche. A la faculté des lettres de l’université de Dakar, il occupa la chaire d’histoire ancienne tout en dispensant des cours à l’IFAN (Institut fondamental – autrefois français – de l’Afrique noire) où, de 1963 à 1966, il créa, en collaboration technique avec le CNRS de Gif-sur-Yvette, le laboratoire du radiocarbone de Dakar. Dans le bulletin de l’IFAN, il publia de nombreux articles scientifiques. Citons-en quelques-uns : <<La pigmentation des anciens Égyptiens. Test par la mélamine>>, n°3, 1973; <<La métallurgie du fer sous l’Ancien Empire égyptien>>, série B, n° 30, 1968; <<A propos de la chronologie >>, n° 3-4, 1967 ; <<Histoire primitive de l’humanité : évolution du monde noir >>, n°3-4, 1962 ; <<Centre de datation de l’IFAN. Datation par la méthode du radiocarbone>>, série III, n°4, 1972. Notons que la plupart des œuvres de Diop ont été rééditées et traduites en anglais. Nous avons retenu les titres suivants : Nations nègres et culture (19954) ; Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ? (1967) ; Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines (1977) ; Civilisation ou Barbarie (1981) ; Nouvelles recherches sur l’égyptien ancien et les langues négro-africaines modernes (1988). Cet ouvrage posthume est préfacé par le professeur Théophile Obenga. Si les premières oeuvres de C.A. Diop avaient soulevé de très vives réactions dans les milieux intellectuels, c’est qu’elles avaient baigné dans un climat idéologique tout à fait particulier que nous décrit Fabrice H. Wane : <<Anthropologues et historiens africanistes, égyptologues traditionalistes, pour la plupart français et occidentaux, semblent encore pétris de terribles préjugés : l’infériorité de la race noire, le prélogisme de la mentalité primitive, l’exclusion du monde africain noir de l’histoire universelle… Cheikh Anta Diop va prendre le cotre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l’enceinte même de l’université française. D’abord par la présentation de sa thèse, qui sera refusée, ensuite par la publication de Nations nègres et culture en 1954.

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Le livre sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel tranquille de l’establishment intellectuel : l’auteur y fait la démonstration que la civilisation de l’Égypte ancienne était négro-africaine…>> Pour mettre en lumière l’apport de Cheikh Anta Diop à la recherche historique, Wane a précisé : <<Aussi faut-il attendre vingt ans pour qu’une grande partie de ses théories se trouve confortée, à la suite du colloque international du Caire de 1974, organisé sous l’égide de l’UNESCO et réunissant parmi les plus éminents égyptologues du monde entier. Et plus de vingt autres années pour qu’il soit pris acte de son œuvre après sa disparition. Certaines idées de Cheikh Anta Diop, principalement l’historicité des sociétés africaines, l’antériorité de l’Afrique et l’africanité de l’Égypte, ne sont plus discutées>>. De son côté, Pathé Diagne exprimait son indignation :<<L’hostilité qui l’a entouré Diop fut telle qu’il est étonnant, sinon indécent de voir, en 1986, au moment de sa mort, tour à tour <<le Soleil>> de Dakar, <<Jeune Afrique>>, France Inter, l’Université, qui ne ménagèrent guère ce savant sûr de lui-même et des plus courtois, s’accorder unanimement sur l’œuvre qu’il laisse derrière lui et affirmer au monde, qu’il s’agissait d’une contribution majeure et manifeste>>. Ferran Iniesta, lui, disait au sujet de Diop : <<Pourtant, c’est à lui que les sciences sociales sont redevables de la possibilité d’observer la réalité avec des yeux noirs et, c’est dans cette singularité que se trouve l’universalité de cette longue bataille menée par le sénégalais>>.

Aux marques de reconnaissance surtout posthume de l’œuvre de Cheikh Anta Diop s’ajoute le dossier savamment établi par l’historien et égyptologue Jean Charles Gomez sur le colloque de Dakar (février-mars 1996), intitulé L’œuvre de Cheikh Anta Diop – La Rennaissance de l’Afrique au seuil du troisième millénaire. En dépit de l’incompréhension à laquelle les travaux de Diop s’étaient heurtés, il serait juste d’évoquer des hommages qu’on avait bien voulu lui rendre. En 1966, il partagea avec W.E. B. Dubois le prix du 1er Festival des arts nègres récompensant << le penseur qui aura le plus influencé le monde noir au XXe siècle>>. Aux États-Unis, le 4 Avril 1975, l’African Heritage Studies Association lui décerna une plaque commémorative pour son apport à la préservation et au développement du patrimoine des peuples noirs dans le monde. En février 1980, CHeikh Anta Diop reçut de l’Université du Zaïre (L’actuelle République démocratique du Congo) la médaille de la recherche scientifique africaine et le Grand Prix du Mérite scientifique africain. Le 4 Avril 1985 fut proclamé le <<Dr Cheikh Anta Diop Day>> à Atlanta (États-Unis) où il était invité et accueilli par l’Association Martin Luther King et le maire, Andrew Young, ex-ambassadeur américain aux Nations Unies. L’université de Dakar est devenue université Cheikh Anta Diop.

Source : Inventeurs et savants noirs, Yves Antoine, L’Harmattan

Cheikh Anta Diop

Osez le bon sens !

YDM

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