Pétain, De Gaulle, Von Manstein, et le coup de la faucille

Partie 1 Que fait Pétain ? Où est De Gaulle ?

 

Un vieux maréchal universellement respecté devient ambassadeur. Un jeune colonel dérangeant ne parvient pas à imposer ses vues sur la guerre moderne.

 

L’année 1938 voit une fois de plus l’Histoire s’accélérer : l’opinion française, trop longtemps aveugle, commence seulement à croire à la possibilité d’une nouvelle guerre, alors qu’il est déjà bien tard…
Ce conflit qui commence, deux hommes y pensent depuis longtemps : chargé de gloire et d’honneurs, membre du Conseil supérieur de la Guerre, le maréchal Pétain, unanimement respecté, s’il n’exerce plus de fonctions militaires, est toujours consulté par les plus hautes autorités. Son absence a été regrettée, le 15 décembre 1937, lorsque le Conseil supérieur de la Guerre discutait de la création d’une 3e division légère mécanique et concluait : << En ce qui concerne les grandes unités cuirassées, le Conseil est d’avis de procéder, dans le courant de 1938, à des études et des expériences permettant de définir la composition éventuelle d’une division cuirassée et ses possibilités d’emploi…>> Autrement dit , on n’avait pris aucune décision.
La réflexion stratégique du Maréchal, qui ne croit pas plus à ces << forces mécaniques >> que n’y croient certains membres de l’Etat-Major allemand, n’a que peu évolué depuis 1918. En 1936, il écrivait à Léon Blum, alors président du Conseil <<… Je ne peux que vous affirmer que l’armée française est dans un état parfait et peut affronter n’importe quelle armée…>>

Verdun demeure la référence suprême

Cette année 1938, le maréchal Pétain rédige une préface au livre du général Chauvineau, qui paraîtra dans les premiers jours de 19339 sous le titre : Une invasion est-elle encore possible, et y résumera sa propre pensée militaire. Il n’y est question que de régions fortifiées, de l’emploi et de l’acheminement des réserves sur le champs de bataille. En somme, on referait la bataille de Verdun, car, << en France, écrit le général Chauvineau, la guerre d’invasion à vive allure, que l’on appelle encore guerre de mouvement, a vecu … >>
Peu avant 1914, le général Foch présentait les thèses du colonel de Grand-Maison, qui préconisait l’offensive à outrance, sans tenir compte de la puissance de feu des armes à tir rapide et de l’utilisation de l’artillerie lourde…
De nombreuses tentatives sont faites auprès du Maréchal, pour lui proposer un rôle politique. Le colonel de La Rocque, qui dirige le Parti social français, ancine mouvement des Croix-de-feu, voudrait qu’il patronne son action ; Pierre Taittinger, fondateur des Jeunesses patriotes, dissoutes en 1934, réclame une << union nationale … autour du maréchal Pétain >>. Enfin, il est question que celui-ci pose sa candidature à la présidence de la République, le septennat d’Albert Lebrun devant s’achever l’année suivante. Le Maréchal n’accepte aucune de ces propositions, mais, avant la fin de l’année, il sera nommé ambassadeur auprès du gouvernement du général Franco, et arrivera en territoire espagnol le 11 février 1939.
Le 28 avril, il préside à Caen le Congrès de l’Union nationale des combattants. Dans son discours de clôture, il évoque le relèvement de l’Allemagne, qui vient d’annexer l’Autriche : <<Sans avoir eu recours à la force des armes, l’Allemagne s’est assuré, en pleine paix, des avantages matériels qu’elle aurait eu de la peine à obtenir dans d’autres circonstances après une campagne militaire victorieuse… >>
Formé le 12 avril, le deuxième gouvernement Daladier a lancé un emprunt de la Défense nationale. Pour la troisième fois en trois ans, le franc a été dévalué. Le 22 mars, la Chambre des députés avait abordé la discussion du projet de loi sur l’organisation de la nation en temps de guerre, et l’avait voté à l’unanimité des 592 députés. Après avoir été adoptée par le Sénat, la loi allait être promulguée le 11 juillet.
Toutefois, l’optimisme officiel reste la règle, et le général Weygand écrit, le 15 mai dans la Revue des Deux Mondes : << L’armée française possède un corps de manoeuvre composé de divisions motorisées ou mécaniques aptes à des actions étendues, rapides et puissantes. La présence dans les réserves générales de chars nouveaux permet la constitution de divisions lourdes cuirassées…>>

 

De Gaulle, ardent défenseur de l’armée blindée

 

Comment l’opinion ne croirait-elle pas un chef si prestigieux ? Le 21 juillet, dans l’enthousiasme, en présence du roi d’Angleterre, défilent sur les Champs-Elysées 50000 hommes, et les tout derniers modèles de chars lourds, simples éléments d’une force beaucoup plus nombreuse, pense la foule, alors que ces chars sont tout ce que la France possède alors dans le domaine des armes blindées.
Cette force qu’admirent les badauds, et qui fait l’objet des hésitations du haut commandement tant sur sa constitution que sur son utilisation, un officier récemment promu par le président Daladier contre l’avis de l’Etat-Major, le colonel Charles de Gaulle, s’en est fait l’ardent défenseur. Ce qui lui vaut de solides inimitiés au sein de l’armée, l’appui de Paul Reynaud, qu’il a réussi à convaincre, et la méfiance d’une partie de la gauche politique, qui craint qu’une armée de spécialistes ne devienne un jour une armée de coups d’Etat.
Longtemps soutenu par le maréchal Pétain, qui a << poussé >> sa carrière, le jeune colonel s’est brouillé avec son vieux chef pour une querelle d’écrivains, à propos de La France et son armée, publié à l’automne de 1938 et dédié au Maréchal, qui, n’appréciant pas les termes de la dédicace, le fait bien sentir à l’auteur.
Après un stage au 501e régiment de chars, à Versailles, le colonel de Gaulle obtient le commandement du 507e régiment, stationné à Metz. Le gouverneur militaire de la place, le général Giraud, goûte peu les initiatives de son subordonné trop insistant.
<< Moi vivant, vous n’imposerez pas vos théories ici >>, lui lance-t-il.
De Gaulle n’en a cure. Il fait défiler ses chars en ville, en présence du général, exerce son régiment, quitte à casser des observations de la part de l’Inspection du matériel, mais il a la fierté d’écrire, à la fin de l’année.
<< Après quelques expériences de détail, je me trouve plus convaincu que jamais du bien-fondé des idées que j’ai essayé de répandre et qui, hélas ! ont jusqu’à présent été entendues par les Allemands beaucoup plus que par mes compatriotes. La manœuvre, l’attaque ne peuvent plus être demandées sur terre qu’à des chars. L’âge de l’infanterie est terminé, sauf comme arme défensive. L’artillerie garde sa valeur relative, mais c’est à l’appui des chars qu’il lui faut désormais s’employer avant tout. Il reste à le reconnaître, puis à organiser l’armée française en conséquence, en constituant un instrument de manœuvre et e choc à base de chars : c’est-à-dire un « corps cuirassé ».>>
L’Etat-Major ne comprend pas l’alerte de 1938
Le 2 novembre 1938, Paul Reynaud arrive au ministère des Finances.
Il va lancer un vaste programme de financement des armements : pour le programme de 1939 sont prévus 25,5 milliards, qui deviendront 41 milliards, et permettront d’importantes fabrications de guerre ; mais l’année 1938 n’aura été qu’une alerte, dont l’Etat-Major n’a pas su comprendre la portée. Entre un Etat-Major sclérosé, mais comment pourrait-on lui reprocher d’avoir gagné la Première Guerre mondiale, et un colonel visionnaire et, comme tous les visionnaires, controversé, la partie, c’est l’adversaire qui va la gagner.

Jean Watelet

Source : Historama n°2, special Munich, page 85-89

 

Et cet adversaire, c’est Von Manstein qui va aiguillonner.

 

Partie 2 Erich Von Manstein, le stratège derrière le tribun

 

« Erich Von Manstein, le stratège de Hitler », de Benoît Lemay

Que ce soit dans le premier ou dans le deuxième plan d’opérations, l’objectif de l’OKH demeurait limité. Dans la première phase de la campagne, les chefs de l’OKH n’envisageaient pas de mettre l’armée française hors de combat, mais de la contraindre à se replier au sud de la Somme, puis d’occuper les côtes de la Manche, coupant ainsi l’Angleterre de son allié français et s’assurant, en même temps, des bases aériennes et navales d’où ils pourraient harceler et bloquer les îles britanniques. C’était comme s’ils pensaient qu’à la suite d’une telle défaite, certes limitée, l’Angleterre et la France se montreraient disposées à traiter et à laisser le Reich libre de porter son attention de nouveau vers l’Est.

 

Les objections de Manstein concernant le << plan jaune >>

 

Le lieutenant-général Manstein rejeta d’emblée le plan d’opérations de l’OKH. Sa première fut de le considérer comme une simple répétition du célèbre << plan Schieffen >>, conçu en 1905 et utilisé par l’armée allemande en 1914. A l’instar de celui-ci, non seulement le point de concentration de l’offensive planifiée par l’OKH se trouvait à l’aile droite, mais l’axe principal devait également traverser la Belgique et le nord de la France. Même si la ressemblance entre les deux plans s’arrêtait là, Manstein ne considérait pas moins comme insatisfaisant le plan du général Halder puisqu’il ne pouvait aucunement apporter une décision stratégique, contrairement au << plan Schlieffen >> de jadis. En effet, si ce dernier recherchait une victoire stratégique totale, le << plan jaune >> n’avait pour objectif qu’un succès partiel. Il est donc erroné de prétendre, comme certains le font parfois, que le << plan jaune >> constituait une simple réédition du << plan Schlieffen >>.

 

Dans son fameux plan de 1905, le feld-maréchal Alfred Graf von Schlieffen, qui fut chef d’état-major général de l’armée impériale de 1891 à 1906, escomptait battre l’armée française en une seule campagne militaire au moyen d’une très grande manoeuvre d’enveloppement. Celle-ci devait être exécutée en deux phases par une puissante aile droite. Dans un premier temps, un vaste mouvement tournant amènerait l’aile droite allemande à travers la Belgique et le nord de la France, bien au-delà de la Seine, à l’ouest de Paris. Dans un second temps, cette aile marchante, pivotant vers l’est, au sud de Paris, encerclerait et détruirait les forces françaises restantes, acculées sur le front Metz-Vosges-frontière suisse. Pour obtenir cette décision totale et définitive sur l’ensemble de l’armée ennemie, Schlieffen espérait que les Français attaqueraient en Alsace-Lorraine, dès le début des hostilités, afin de reprendre cette région perdue à l’issue de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, ce qui ne manquerait pas de faciliter le succès de la manoeuvre d’enveloppement par l’armée allemande. Il acceptait ainsi le risque de subir des échecs initiaux en Alsace-Lorraine, voire même de perdre temporairement cette province. D’ailleurs, il s’opposait à la construction d’une puissante ligne de fortifications à l’Ouest justement parce qu’il considérait qu’une avance française en ALsace-Lorraine était non seulement désirable, mais aussi tout à fait nécessaire. Dans l’esprit du feld-maréchal Schlieffen, l’Alsace-Lorraine devait servir à la fois d’appât et de trappe pour l’armée française.

 

Par contre, le plan du général Halder ne cherchait aucunement à obtenir une décision complète et définitive sur les forces ennemies. Il n’envisageait pas la perspective d’une victoire totale. Loin de la décision stratégique recherchée par Schlieffen, le chef détat-major général de l’OKH ne se fixait pour objectif qu’un succès opérationnel partiel. En fait, il considérait la possibilité de remporter une décision totale et définitive sur le théâtre de l’Ouest comme inexistante. Son plan visait donc uniquement une victoire partielle sur les forces alliées rencontrées en Belgique et une conquête territoriale limitée à la côte de la Manche. L’acquisition de celle-ci devait procurer une base à la poursuite de la guerre contre l’Angleterre et la France. Se rappelant que l’armée allemande, après l’échec de son offensive en 1914, n’était pas parvenue à acquérir les bases nécessaires pour la conduite de la guerre sous-marine contre l’Angleterre, , l’OKH accordait une priorité absolue à la conquête de la côte de la Manche. TOutefois, il voulait attendre , pour décider de la poursuite de l’offensive et de la forme à lui donner, d’avoir atteint ses premiers objectifs, en l’occurence une victoire partielle sur les forces alliées en Belgique et une conquête de la côte de la Manche.

 

Mais, à l’encontre de Schlieffen, Manstein ne croyait pas que l’armée française pouvait être complètement vaincue d’un seul coup. Une répétition du plan de 1914 était impossible en raison de la modification de la situation, jugeait-il. Tout d’abord, si l’armée allemande avait pu escompter obtenir une surprise opérationnelle en 1914, elle ne le pouvait guère en 1939. Il lui était désormais impossible de dissimuler à l’ennemi la concentration de ses forces à l’aile septentrionale. Se fondant sur les souvenirs de 1914, l’état-major français devait, de toute façon, s’attendre à une reprise du << plan Schlieffen >>. Il prévoyait sans doute que l’armée allemande allait contourner la ligne Maginot par la Belgique, tout comme elle avait contourné en 1914 par ce même pays le front fortifié Verdun-Toul-Nancy-Epinal. Ensuite, soulignait-il, les Allemands ne pouvaient miser sur une initiative française au centre du dispositif général. Au contraire, ils devaient plutôt compter sur une vigoureuse contre-attaque dirigée conter le flanc méridional des forces engagées en Belgique. Nul doute que le haut commandement des forces alliées enverrait immédiatement des forces importantes en Belgique pour s’opposer à l’avance allemande. Ce n’était donc pas par une offensive reposant sur une puissante aile droite passant par les Pays-Bas et la Belgique que l’Allemagne pouvait espérer surprendre l’ennemi, concluait-il.

 

Le plan d’opérations de l’OKH comportait d’autres lacunes. Selon Manstein, si l’on désirait, après avoir obtenu le résultat partiel souhaité par l’OKH, poursuivre l’offensive en vue d’éliminer complètement les forces occidentales, il fallait mener la première opération en fonction de cet objectif final. Elle devait d’abord assurer la destruction totale de l’aile nord des forces ennemies afin de procurer une supériorité décisive qui permettrait d’anéantir ensuite le reste des armées alliées en France à partir d’une base opérationnelle de départ favorable à cette seconde opération. Mais le plan de l’OKH ne lui paraissait pas du tout remplir ces deux conditions essentielles pour la conduite d’une seconde opération visant à remporter une décision totale et définitive sur l’adversaire. Ni le rapport de forces à l’aile droite ni le terrain en Belgique ne permettaient d’envisager une telle possibilité pour la Wehrmacht.

 

Le groupe d’armées B, qui se trouvait à l’aile droite, disposait d’un total de 43 divisions. Après son entrée en Belgique, il se heruterait à 20 divisions belges et à 10 divisions néerlandaises. Même si celles-ci étaient inférieures en valeur de combat aux formations allemandes, elles pourraient recourir à d’importantes fortifications et de nombreux obstacles naturels pour résister à l’envahisseur. En effet, on retrouvait en Belgique de puissantes fortifications des deux côtés de Liège, le long du canal Albert jusqu’à la forteresse d’Anvers et le long de la Meuse avec Namur comme base centrale, et ce, sans compter les nombreux obstacles naturels en Hollande, tels que les cours d’eau et les canaux.

 

Les troupes allemandes auraient à peine le temps de briser la résistance des forces belges et néerlandaises qu’elles seraient déjà confrontées aux armées franco-britanniques. Celles-ci, étant déployées le long de la frontière franco-belge justement parce que les Pays-Bas et la Belgique, pourraient venir s’opposer aux unités de la Wehrmacht en territoire belge dès les premiers jours de combats. Sur son aile droite, la Wehrmacht perdrait alors sa supériorité numérique. Ayant à poursuivre son attaque de front, devant un adversaire sensiblement de même force, peut-être même supérieur, elle n’aurait plus aucune possibilité de réaliser par surprise un enveloppement de grand style comme en 1914. Dans une situation de bataille frontale, l’armée allemande serait contrainte de rechercher une victoire par des manœuvres tactiques et non plus par l’orientation stratégique de l’offensive. Et cette victoire ne pourrait être que partielle, d’autant que l’ennemi, avec un commandement habile et énergique, pourrait éviter une défaite en Belgiques. En effet, s’il se révélait incapable de se maintenir sur la ligne fortifiée Anvers-Liège-Meuse, il pourrait toujours replier ses unités encore en état de combattre derrière la Somme inférieure et établir, avec des formations de réserve, un nouveau front défensif.

 

Entre-temps, l’offensive allemande aurait déjà dépassé son << point culminant >>. Le groupe d’armées B verrait sa progression stoppée par l’adversaire. Quand au gruope d’armées A, il ne serait pas en mesure, à cause de son déploiement et de ses forces, d’empêcher l’ennemi d’établir un nouveau front défensif s’étendant de la Somme inférieure de Sedan. L’armée allemande se retrouverait alors dans une situation analogue à celle de 1914 après la bataille de la Marne, c’est-à-dire dans une guerre de positions. Le seul avantage qu’elle aurait par rapport à cette époque serait de posséder sur la côte une base plus large pour la poursuite des opérations.

 

Un commandement ennemi audacieux et résolu pourrait également tirer profit des lacunes du plan de l’OKH non seulement pour arrêter l’offensive allemande en Belgique qu’il attendait, mais aussi pour lancer une contre-offensive contre le flanc sud de l’aile droite de la Wehrmacht. Même en envoyant en Belgique les forces destinées à secourir les troupes de ce pays et de la Hollande, il aurait suffisamment de réserves pour rassembler une cinquantaine de divisions pour une telle contre-attaque. Pour cela, il n’aurait qu’à retirer des unités de la ligne Maginot.Plus les armées du groupe B progresseraient en direction de la Manche ou de l’embouchure de la Somme, plus cette contre-attaque alliée serait efficace. Avec seulement 22 divisions, le groupe d’armées A ne serait d’ailleurs probablement pas en mesure de la contrer.

 

Le chef d’état-major du groupe d’armées A en venait ainsi à la conclusion que le plan d’opérations de l’OKH entraînerait sans doute la Wehrmacht dans une bataille frontale à la suite de laquelle elle ne pourrait ni obtenir la destruction des forces alliées rencontrées en Belgique et, par conséquent, une supériorité suffisante pour garantir la décision, ni une base opérationnelle de départ favorable pour une seconde opération detinée à détruire le restant des armées ennemies. L’opération conçue par l’OKH conduirait à un succès partiel et à rien de plus. Menacée par une contre-attaque sur le flanc sud de son aile septentrionale, la Wehrmacht se retrouverait probablement dans une guerre de positions comme lors de la Grande Guerre.

 

Le << plan Manstein >> ou l’idée du << coup de la faucille >>

 

A la lumière de ces considérations, le lieutenant-général Manstein décida de transmettre ses objections à l’OKH concernant le plan d’opération pour l’offensive à l’ouest et de soumettre, par la même occasion, un nouveau plan d’attaque. A ce moment-là, il ignorait complètement que le plan conçu par Halder et son état-major mécontenterait le Führer. Il le considérait simplement comme une façon timorée d’aborder un problème stratégique que l’instinct il jugeait susceptible d’une solution plus hardie. Avec l’aide de son commandant en chef, le colonel-général von Rundstedt, du chef de la section logistique, le colonel Blumentritt, et du chef du bureau des opérations, le lieutenant-colonel Henning von Tresckow, Manstein conçut ainsi un plan d’opérations à la fin du mois d’octobre 1939.

 

Dès le 31 octobre, Rundstedt envoya à l’OKH deux documents dans lesquels figuraient toutes les idées fondamentales de Manstein. Alors que le premier document énonçait les raisons pour lesquelles il était préférable de retarder l’offensive allemande au printemps et d’adopter un plan d’opérations autre que celui proposé par l’OKH, le second complétait ces considérations par une proposition sur la façon dont devait être conduite l’attaque de la Wehrmacht.

 

Le fer de lance de celle-ci devait se trouver à l’aile gauche et non à l’aile droite. L’action prévue par le groupe d’armées B dans le plan de l’OKH aboutirait sans doute à une bataille frontale avec un adversaire qui s’y attendait. Elle pouvait procurer un succès initial, mais le choc frontal conduirait tout au plus à une guerre de positions sur la Somme. En déplaçant le point de concentration de l’offensive du groupe d’armées B au groupe d’armées A, la Wehrmacht pouvait ainsi espérer créer surprise et confusion chez l’ennemi. Une avance du gruope d’armées A à travaers les Ardennes, avec la masse des unités blindées et motorisées, ne manquerait pas de surprendre un ennemi qui considérait cette région boisée inadaptée pour une telle action, s’atendant plutôt à la rencontrer plus au nord en Belgique. Après la traversée des Ardennes, le groupe d’armées A franchirait la Meuse, entre Dinant et Sedan, puis se fixerait pour objectif d’atteindre la Somme inférieure afin de couper au nord de cette rivière la retraite des forces franco-britanniques envoyées en Belgique. Seule cette façon de faire pouvait anéantir l’aile nord de l’adversaire et créer une situation permettant d’espérer une victoire décisive en France.

 

Il était possible que l’ennemi, après avoir bien manœuvré, essayât d’éviter une décision catastrophique pour lui en Belgique, en se repliant derrière la Somme le cas échéant. Un haut commandement allié flexible et audacieux rassemblerait alors ses forces disponibles pour lancer une contre-offensive contre le flanc méridional allemand, en vue d’encercler le gros des forces de la Wehrmacht en Belgique ou en avant du Rhin inférieur. SI l’offensive allemande à travers la Belgique finissait par s’immobiliser sur la Somme inférieure, les puissances occidentales parviendraient à établir, avec leurs réserves opérationnelles, un front défensif partant de l’extrémité nord-ouest de la ligne Maginot, à l’est de Sedan, et allant jusqu’à la Manche, le long de l’Aisne et de l’Oise. Pour éviter ce scénario, la Wehrmacht devait contrer immédiatement toute intervention de forces ennemies contre son flanc sud entre la Meuse et l’Oise. Dès le début de l’offensive, il lui était donc nécessaire de détruire la cohésion du front adverse dans cette région afin de créer la possibilité de prendre la ligne Maginot à revers.

 

Puisque le centre de gravité de toute l’opération était appelé à se trouver sur l’aile gauche et non sur l’aile droite. le groupe d’armées A devait se composer de trois armées au lieu de deux. Il devait aussi intégrer l’essentiel des unités rapides, blindées et motorisées, pour l’offensive à travers les Ardennes. La première des trois armées avancerait à travers la Belgique méridionale, en franchissant la Meuse, et foncerait ensuite en direction de la Somme inférieure, pour attaquer à revers les forces alliées engagées contre le groupe d’armées B en Belgique. La deuxième armée pousserait vers le sud-ouest, avec la mission de passer à l’attaque contre toutes les forces ennemies rassemblées dans l’intention de contre-attaquer le flanc méridional de l’armée allemande dans la région à l’ouest de la Meuse. La troisième armée aurait pour directives d’assurer défensivement la protection du flanc de l’opération générale au nord de la ligne Maginot, de Sierck à Mousson, soit à l’est de Sedan.

 

Le déplacement du point de concentration du groupe d’armées B au groupe d’armées A soulevait néanmoins un problème pour le déploiement des divisions : celui de l’espace. On pouvait introduire une nouvelle armée dans le groupe d’armées A seulement au cours du développement de l’offensive. Mais pour assurer la rapidité d’exécution de l’offensive, elle devait être prête dès le début.

 

Telles étaient les idées du << plan Manstein >>, mieux connu plus tard par le terme << coup de faucille >> (Sichelschnitt), qui furent communiquées par l’état-major du groupe d’armées A à l’OKH.

Source : Erich von Manstein, Le stratège de Hitler, de Benoît Lemay, Éditions Perrin, page 109-115

 

Notre exemplaire est actuellement disponible dans notre chaîne de lecture.

 

10 mai 1940, l’Allemagne envahit les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique.
20 mai 1940, démarre la bataille d’Amiens.
Le 14 juin, les allemands pénètrent Paris.
Le 17 juin, De Gaulle s’enfuit pour l’Angleterre.
Le 18 juin, De Gaulle parle au peuple français de la BBC
Le 22 juin 1940, la France signe l’armistice.

 

Mr Ravel, la graine a germé

 

En lisant ce livre, je me suis souvenu de mon professeur, belge, de géopolitique, Ravel (honneur doit lui être rendu. C’est l’un des rares profs qui ne m’a pas fait regretter mon investissement), qui le premier m’a réellement intéressé à cet épisode de la deuxième guerre mondiale.

 

Il se trouve que Von Manstein avait lu le livre de De Gaulle sur l’armée et l’usage qui pouvait être fait des blindés dans les futurs conflits. Et avec son acolyte Gudérian, ils avaient saisi l’avantage considérable qu’une division blindée alliée à des pilonnages massifs et stratégiques aériens (blitzkrieg) pouvaient apporter au combat pour une victoire rapide.

 

Ils ont longtemps essayé en vain de convaincre leur hiérarchie de la pertinence de leur vision; cette dernière, enfermée dans les vieilles conceptions de la guerre des tranchées et une crainte non dissimulée de l’armée française, considérée à l’époque, comme l’armée la plus puissante au monde.

 

Et puis, Hitler, énivré des victoires faciles passées (Rhénanie, Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne,…) a pris le commandement et a voulu s’intéresser à la stratégie militaire (persuadé d’être une lumière; bon tribun, piètre stratège, qui a eu la chance d’être entouré d’une génération de généraux aux qualités exceptionnelles et d’une armée, et d’un pays, revanchards. Il est une évidence aujourd’hui que si Von Manstein avait mené à bout toutes ses idées, nous parlerions sans doute tous allemand.) au pouvoir et ce qui devait sans doute passé pour de la folie, ou du ridicule, s’est transformé en un coup de génie.

 

De Gaulle l’avait compris, Von Manstein avait compris De Gaulle, l’Allemagne avait osé.

 

Entre le génie et le ridicule, il est parfois impossible de faire passer une feuille de papier. Méfiez-vous des gens ridicules; ce sont les êtres les plus proches du génie. Il suffit parfois d’un rien, d’une étincelle, pour que leur lubie, transforme le cours de l’histoire.

 

Osez le bon sens !

YDM

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