Oligarques russes, milliardaires chinois et Black diamonds sud-africains : des maux nécessaires

Comme la plupart des gens, j’ai toujours pensé qu’il était absolument regrettable qu’une partie importante de l’économie d’un pays soit tenue par quelques happy few, des hommes et des femmes devenus immensément riches  grâce à leurs accointances avec les régimes en place.

 

Le cas le plus emblématique est la flambée de milliardaires russes ayant faits main basse sur les joyaux de l’ex-URSS.

Roman Abramovitch, Mikhaïl Prokhorov, Dmitri Rybolovlev, Alexandre Lebedev, Vladimir Potanine, Alexeï Mordachov, Oleg Deripaska, Anatoli Tchoubaïs, l’infortuné Mikhaïl Khodorkovski devenu le souffre-douleur de Poutine depuis qu’il a eu la mauvaise idée de s’opposer à la main qui l’a nourrie, ou encore feu-Boris Berezovski, retrouvé mort (probablement qu’on l’a suicidé)  dans sa propriété en Angleterre.

 

La Chine n’est pas en reste dans ce déferlement de milliardaires opportunistes et prévaricateurs. Selon cet article que j’ai trouvé sur internet, 83 députés chinois seraient milliardaires.

 

Et en Afrique du Sud par exemple, grâce aux lois de discrimination positive, au programme Black Economic Empowerment, d’anciens rebelles de l’ANC (Congrès national africain, parti de Mandela) ont pu s’enrichir très rapidement. Proches du parti au pouvoir, ils se font appelés les Black Diamonds (Diamants noirs) et affichent sans complexe, leur nouvel état. On compte parmi ces nouveaux riches, Cyril Ramaphosa (vice-président de l’ANC), Tokyo Sexwale (ministre du tourisme), et Patrice Motsepe (premier et seul milliardaire noir sud-africain en dollars et à la tête d’un empire minier). (informations lues dans Jeune Afrique n°2724)

 

Un mal nécessaire

 

Il existe un argument très intéressant qui permet de comprendre en partie cette situation moralement inacceptable. Je ne me rappelle pas dans quel article je l’ai trouvé. Mais l’auteur avançait qu’il était indispensable pour les autorités russes à l’époque de Boris Eltsine, de proposer des fleurons de l’industrie soviétique à ces jeunes loups pour des raisons patriotiques. En effet, il eut été inconcevable pour les russes que toutes ces entreprises d’État passent aux mains des marchés financiers et des tycoons européens et américains. Le choix était simple; libéraliser et mettre à la tête de ces unités des russes afin que les trésors du pays ne soient pas donnés à vils prix à des étrangers.

Il ne faut pas oublier que ces entreprises étaient mal gérées, parfois moribondes, gangrénées par la corruption et l’inertie administrative. Ainsi, elles ne valaient pas grand chose pour des raiders américains ou européens qui auraient très facilement les acquérir pour les restructurer. Les russes n’étant pas dupes de leurs valeurs intrinsèques, ont simplement fait un choix moins désastreux de confier à quelques citoyens bien introduits tout de même, les clés de leur économie. Et c’est comme cela que nous avons vécu l’éclosion quasi spontanée de milliardaires russes.

C’est un argument non négligeable qui permet de comprendre assez justement ce qui a pu pousser ces gouvernants acculés par les marchés internationaux, à se délester de cette manière  des biens du pays. Puisque vous m’obligez à ouvrir mon pays à tout vent pour être de nouveau accepté dans le concert des nations, je préfère créer des ultra-riches locaux en leur bradant mes industries, plutôt que d’enrichir des ultra-riches des pays occidentaux.

C’est très probablement le calcul qu’ont dû faire les autorités chinoises ou brésiliennes. L’idée sous-tendue à terme étant que ces milliardaires géreront aussi bien les entreprises qui leur seront confiés, s’entoureront d’une main d’œuvre locale (créerons par ricochet de millions de cadres moyens ou supérieurs aisés, naissance d’une classe moyenne supérieure) et surtout, seront contrôlables. Ce qui n’est pas du tout incohérent pour un pays qui se veut souverain. Les frasques de ces oligarques représentent finalement une goutte d’eau dans l’immensité de leurs avoirs et les intérêts de la Russie sont toujours sauvegardés.

Dans le cas sud-africain, il est évident que ce gouvernement doit permettre un rattrapage des noirs dans leurs diverses élites. A côté des milliardaires sud-africains blancs comme Johann Rupert (groupe de luxe Richemont), Lauritz Dippenaar (banquier), Christoffel Wiese (supermarchés lowcost Shoprite, Pepkor), Nicky Oppenheimer (diamantaire), il était indispensable pour l’image et la cohésion sociale du pays, de faire monter une élite noire. Cela ne change pas au fond la situation du pauvre noir, métis ou blanc de Pretoria, c’est une évidence. Il n’en demeure pas moins que cela est un motif collectif de fierté nationale et d’atténuations des rivalités ethniques. Cette création artificielle, faut bien le reconnaître d’une élite nègre devrait à terme, permettre la constitution d’une classe moyenne noire et donc, structurer plus solidement la communauté autour d’autres symboles de réussite à part la lutte contre l’apartheid. (Source d’information Slate Afrique)

 

Enfin, les donneurs de leçons devraient aussi se regarder en face. Comment Arnault, Pinault, Lagardère, Naouri, Dassault, Bolloré… et toute la clique de milliardaires français en l’occurrence, ont-ils fait pour y arriver, si ce n’est en majeure partie, grâce à la bienveillance de l’État français ? Comment Arnault a-t-il fait pour passer de Boursac à LVMH ? Pinault d’une menuiserie à Artémis ? Sans assentiment et la commande de l’État, Lagardère ou Dassault pourraient-ils conclure des contrats de ventes d’armes à l’étranger ? Que faisait Naouri avant de reprendre Casino ? Bolloré aurait-il pu contrôler tous les ports africains sans l’Elysée et la Françafrique ?

Tous les pays ont leurs oligarques et il n’y a pas de raison de cracher sur certains et de fermer les yeux sur les autres. Dans une économie mondialisée, libéralisée, l’État se doit de protéger ses intérêts, quitte à favoriser la naissance de monstres économiques. Ces milliardaires sont au fond, le prolongement de l’État et il ne leur viendrait jamais à l’esprit d’oublier qui leur a mis toutes ces cartes en main. In fine, c’est l’État qui contrôle ce qui se passe sur son territoire. Il a suffi de quelques semaines pour faire de Khodorkovski, un vulgaire voleur de poules enfermé en Sibérie. Ce sera toujours mieux d’avoir des riches de « chez nous » que nos richesses « chez eux ».

 

Ces oligarques sont un mal nécessaire pour ces économies. Désormais, il ne tient plus qu’aux États concernés de savoir circonscrire dans le temps, ces créations et de favoriser une plus forte redistribution sociale en taxant davantage ces mastodontes, en limitant les cartels et autres monopoles, en favorisant l’émergence d’un tissu de PME/PMI et l’accueil des investissements étrangers dans le but de diluer leurs influences, de mieux soutenir la croissance du pays et de créer des emplois pérennes.

 

Osez le bon sens !

YDM

 

2 Comments on "Oligarques russes, milliardaires chinois et Black diamonds sud-africains : des maux nécessaires"

  1. Ca m’étonne que qqn comme toi parles de «discrimination positive» en AF… les noirs sont là-bas dans leur pays, c’est tout à fait normal qu’ils occupent des postes des plus exécutifs au plus importants. Pourquoi Pourquoi donc employer ce terme ?

    • Simplement parce que le cas de l’Afrique du Sud est particulier. En effet, 80% de la population est noire mais à cause de l’apartheid, ils ont été écartés des postes à responsabilité pendant des décennies. Afin de rééquilibrer la redistribution des richesses et calmer les tensions ethniques, les sud-africains ont mis en place une politique de discrimination positive appelée affirmative action. C’est paradoxal, je l’avoue de parler de discrimination positive pour des noirs dans un pays d’Afrique. Je vous invite la lire la fiche wiki de l’Afrique du sud, chapitre 6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Afrique_du_Sud#La_discrimination_positive

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