Lionel Florence, à lui tout seul, le Tin Pan Alley français

C’est un personnage assez effacé qui règne sur la variété française depuis une vingtaine d’années, alimentant tous ces bataillons de vedettes cleanex de la chanson, de paroles. Lionel Florence, c’est le cerveau d’Obispo, Pagny, Hallyday père et fils, Calogero, Nolwenn Leroy (le fameux « cassé », c’est lui, en effet), Chimène Badi, Christophe Maé, Alizé (oui, son dernier album),… Bref, tout ce que la France compte de chanteurs à succès. Le monsieur est important dans le business.

En effet, il faudrait faire le décompte du CA généré grâce à LF par toute la chanson française; au vu de la qualité (pécuniaire, entendons-nous bien) de son portefeuille d’interprètes, je crois que ce type a son empreinte bien étalée sur près de la moitié du produit variété française. Au minimum. Et ce, depuis près de vingt ans. Il n’est pas un variéteux qui ait connu du succès en France qui ne soit pas passé entre ses doigts. Son influence sur la musique française est importante et sous-estimée. Et s’il est bien une personne en France qui vit grassement de ses royalties, c’est Lionel Florence.

Hernandez Patrick, l’auteur du tube Born to be alive, a dit que son hit mondial, lui rapportait 1000 à 1500€ par jour. Lionel Florence n’a pas eu de succès aussi phénoménal dans ses créations, mais gageons que la somme de tous les tubes nationaux qu’il a forgés lui rapportent bien plus que 1500€ chaque jour. Le vrai millionnaire de la chanson française, c’est lui, Lionel Florence. Et crédit doit lui être rendu pour la qualité d’au moins deux de ses créations (Savoir aimer de Pagny, Tu ne m’as pas laissé le temps de David Hallyday même s’il existe une polémique de plagiat avec un certain Nacer, plutôt crédible), selon moi, et pour sa faculté à proposer des textes vraiment adaptés aux interprètes qui le sollicitent.

LF, c’est du mainstream, du fédérateur, du large public, du TF1 textuel. Il est indispensable de comprendre que la variété est faite pour plaire aux femmes. C’est le public qui achète les albums et le prescripteur privilégié pour les hommes. Parler aux femmes est donc le minimum à faire si l’on veut vendre des galettes. A part bien évidemment, pour des genres très marqués comme le rap, le métal, le punk qui s’adressent directement à un public de jeunes hommes pleins de testostérone (d’où tout le cinéma sur leur virilité, leur sex-appeal, leur machisme, leur brutalité, la violence dans leurs clips et tout le folklore. ça va avec. Inutile de vociférer tout le temps sur ces évidences. C’est le pré-requis pour qu’un ado achète.)

Oubliez le strass, les paillettes, et le rimmel qui coule sur les joues de votre chanteuse préférée quand elle gratifie ses fans agglutinés dans la fosse, du produit de sa vie tourmentée; il s’agit uniquement d’argent. S’adresser à une audience bien ciblée, et leur proposer des histoires simples une fois qu’elle a été attirée par la mélodie, des belles histoires qui leur font oublier leur quotidien miteux. La variété est désignée pour elles (parce qu’elles le valent bien). Or, la sophistication n’a jamais été leur truc. C’est la raison principale pour laquelle nous sommes toujours étonnés de voir ce qu’elles écoutent et apprécient.

Les merdes sirupeuses que de bons paroliers comme LF leur concoctent. Donner au public ce qu’il attend. Le public féminin est peu exigeant. La variété est donc peu exigeante. Une mélodie attrayante et deux trois platitudes sur l’amour éternel que vous leur voué et c’est plié. LF fait le boulot pour son public. Est-ce de sa faute s’il est médiocre ? Résultat des courses en tout cas, les succès qui jalonnent sa carrière d’auteur sont là pour attester qu’il a très bien réussi. Produire autant et faire passer autant de chèvres pour des « talents », est une chose plutôt respectable. Indubitablement, le mec sait ce qu’il donne à son public et tant que ce public n’exigera pas mieux, il lui livrera ce qu’il attend. Le parolier n’est pas à blâmer. En fait si la variété française (curieux oxymore tout de même, variété pour désigner une standardisation musicale) est si merdique, c’est parce que son audience est coprophile.

Énormément de déchets. C’est lui, pour moitié, le tube digestif, et Maé, Fiori, Calogero et compagnie, les rectums. Mais peut-on reprocher à un homme de donner au public ce qu’il réclame à cor et à cri ? Le public le réclame-t-il vraiment ? Ou le business s’arrange-t-il à formater l’ouïe de l’auditeur pour le pousser vers des univers musicaux peu complexes, facilement reproductibles et vendables ? Qui de l’œuf ou de la poule ….

 

Parolier ou pas ?

La vérité est que l’on se prend tous pour des auteurs parce qu’on aligne deux trois vers dans un poème, en règle générale, assez catastrophique. Et je sais de quoi je parle. De nos jours, des Villon, ça ne court pas les pavillons. Écrire professionnellement est ardu. C’est un boulot. Et il faut reconnaître que tout le monde n’est pas doué pour écrire des chansons. En tout cas, faire des chansons qui puissent se vendre, être diffusées sur les ondes et jouées en concert.

Dans la variét, le but est de satisfaire le plus grand nombre. C’est une difficulté supplémentaire pour les chanteurs. Ne jamais oublier que ce qui vient des tripes, c’est la merde. Donc, tous ceux qui racontent qu’ils couchent leurs tripes sur Clairefontaine ne font pas long feu (il faut rendre sa merde présentable, respecter quelques règles. ça peut passer une ou deux fois, mais rapidement le chanteur commet quelques erreurs et est puni illico par le public qui se détourne de lui. Cela n’arrivera jamais à Frédéric François par exemple; lui a tout compris de son audience et ne déroge jamais du canevas. Pour comprendre la variété française, étudiez Frédéric François!).

Cette généralisation nécessite de s’adapter de plus en plus à son public pour vendre; de s’oublier pour servir aux fans ce qu’ils attendent de vous. Et donc, forcément, de ranger ses propres sentiments, goûts pour proposer des chansons qui plaisent à l’auditeur, le client. Ce sont ses tripes à lui qu’il faut exalter. C’est là où ça craque rapidement avec les chanteurs-auteurs; ils finissent par laisser jaillir leur égo, raconter leurs problèmes, leurs fêlures et la gentille quinqua Catherine qui a quatre gosses qui lui pourrissent ses soirées et weekends, un mari qui la trompe avec sa voisine et un patron qui l’harcèle en la menaçant de la licencier si elle ne se laisse pas faire; n’a pas besoin de ça pour s’évader. Elle le plante. Et les maisons de disques perdent de l’argent.

Immanquablement, elles ont dû compenser, former et forcément, formater des professionnels (d’autres chanteurs, des chanteurs ratés comme LF d’ailleurs, des producteurs, bref, des personnes qui savent écrire des chansons et qui, pour x ou y raisons, ne peuvent pas/ne veulent pas les chanter) pour fournir régulièrement des textes. Le parolier est indispensable dans la variété. Et aujourd’hui où les succès ne durent que le temps d’une éjaculation, il faut approvisionner continuellement tous ces chanteurs-interprètes. L’industrialisation du texte est consubstantielle à cette musique. Dans les autres genres marginaux comme le rap ou le métal, c’est exactement le contraire. Les interprètes ont besoin de paroliers parce qu’ils sont soit mauvais, soit mauvais et limités, soit mauvais, limités et paresseux.

La présence de Florence est similaire à celle d’une calculatrice dans les mains d’un écolier. C’est un pousse-à-la-paresse : pourquoi apprendre ses tables de multiplication puisqu’on a sa Casio dans sa trousse ? Pourquoi les « chanteurs » se prendraient la tête avec leurs textes puisqu’ils ont Lionel ? C’est la solution de facilité. Et dans un milieu qui ne brille pas par le goût de l’effort de ses employés (les chanteurs), fatalement, on va vers le producteur à la mode (Biolay a le vent dans le dos en ce moment, c’est notre Pharell Williams français !!) et on étale sa misère artistique en faisant la queue devant la maison de Lionel pour habiller la mélodie commandée. La chanson française, c’est de l’assemblage, comme sur les chaînes de Renault. Les mecs n’ont rien d’artistique; ils ne savent pas chanter, ni danser, ni jouer d’un instrument de musique; n’ont aucun charisme, sont pistonnés, fils de, illégitimes; ne mouillent jamais le maillot (concerts ? connais pas !) à coller les affiches, à courir les petites salles, les bars, à apprendre leur métier.

Pour les pontes du business, la question ne se pose même pas. C’est un marché qui pèse des milliards, qui nourrit des millions de personnes. Le parolier, cheville-ouvrière de cet ensemble, doit être au pas. Il doit être fiable et comprendre toute la mécanique qui sous-tend les tubes. Le but final pour le business est d’arriver à standardiser le tube. Le formatage est une suite logique. Formater pour rationaliser et maximiser les profits. Alors quand on tient une chèvre qui sait à peu près bien brouter, on la fait pâturer dans le pré de personnages comme Florence.

 

Il me tenait à cœur de parler de cet homme que je croise à chaque fois que je fais des critiques textuelles d’albums. Les producteurs vont et viennent, au gré des modes; Florence est insubmersible. Toujours là, derrière les vedettes confirmés comme les jeunes premiers, il étale ses mixtures sur la chanson française et à bien des égards, à façonner la manière d’écrire des artistes français. Faire simple et beau, c’est compliqué. Il y arrive plutôt bien et ses chansons sont très populaires. Il a un vrai classique (savoir aimer) qui vieillira bien et nous survivra. Au sein de sa maison d’éditions, atletico music, une sorte de regroupements d’auteurs où les chanteurs viennent faire leur marché; il fournit quasiment tout ce que la France compte de chanteurs pour Vivement Dimanche.

 

Je n’ai jamais eu de respect pour un artiste qui n’écrivait pas ses textes. Mais puisque la médiocrité et le superficiel sont actés, un boulevard est ouvert aux paroliers. Lionel Florence est un mal nécessaire dans la musique. S’il y a des vases vides dans la pièce, il faut bien les remplir.

Le succès appelle le succès. Si les chanteurs ne peuvent pas faire preuve d’originalité et se tourner vers leur for intérieur pour créer ou vers d’autres auteurs, moins connus, c’est leur problème. Florence tient une boutique : rentre qui veut.

Je ne sais pas si j’aime cette emprise qu’il exerce sur ce secteur ou pas. En fait, pour être franc, je m’en fous un peu. ça se saurait si j’étais un fan de la variét’ ! Mon seul regret serait que ces cruches n’aillent pas vers des auteurs de qualité, comme Cabrel, Sardou, Goldman ou même Aznavour. Je suis convaincu que dans leurs tiroirs, ils auraient des restes encore intéressants à céder à des chanteurs à voix sans voix (je ne citerai pas les noms par charité chrétienne).

Pour sûr, je respecte l’artisan du verbe qui s’est élevé au sommet du showbiz par son travail et même si je déplore son omniprésence, je dois bien reconnaître que Lionel Florence, c’est bien meilleur que l’essentiel de la nouvelle scène française célébrée. Oui, vaut mieux un mauvais Florence qu’un très bon Bénabar !

 

Ah j’oubliais, Tin Pan Alley est une petite coquetterie de ma part. J’ai lu avec beaucoup de plaisir, l’excellent livre Rock music, culture and business, où j’ai découvert cette standardisation de la musique populaire américaine et je voulais attirer votre attention sur ce formatage de la création. Mais le leur était très poussé et allait jusqu’à la structure des chansons (AABA). Serait-ce le cas de Florence ? Non lo so ! A étudier.

 

 

 

Osez le bon sens !

YDM

 

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