L’étrange défaite de Marc Bloch, folio histoire

Marc Léopold Benjamin Bloch, né le 6 juillet 1886 à Lyon et mort sous les balles allemandes le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, est un historien français, fondateur avec Lucien Febvre des Annales d’histoire économiques et sociales en 1929. Source : wiki

 

L’Étrange Défaite

L’Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940 est un témoignage sur la bataille de France écrit en 1940 par Marc Bloch, officier et historien, qui a participé aux deux guerres mondiales. Source : wiki

 

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Les erreurs de méthode de notre 2e bureau et de bien d’autres services, dans l’ensemble des armées, n’étaient certainement pas, pour la plupart, passées inaperçues de nos chefs, et je suis persuadé que, parmi ceux-ci ou dans leur entourage immédiat, il se trouvait plus d’un esprit trop juste pour ne pas les condamner, dans son for intérieur, avec sévérité. Comment se fait-il, cependant, qu’elles n’aient presque jamais provoqué une sanction, voire un simple déplacement ? << On ne sait plus punir dans l’armée française >>, disaient, parfois, mes jeunes camarades de l’active. Formule, sans doute, un peu brutale. Mais la crise d’autorité qu’elle exprimait n’est pas contestable. Elle demande, seulement, à être analysée de plus près.

J’ai beaucoup fréquenté, autrefois, les officiers de troupe. Je ne doute pas qu’il ne se soit rencontré parmi eux, cette fois-ci comme naguère, un grand nombre d’hommes capables de diriger leur unité avec une équitable et souple fermeté, aussi éloignée du désordre – dont, personnellement, j’abhorre l’image – que des absurdes brimades du légendaire << chien du quartier >>. C’est un beau métier que celui de commandant de compagnie, de bataillon ou de régiment, quand il est noblement exercé, à la française; et j’ai souvent observé qu’il développe, chez les esprits bien nés, des vertus d’humanité, pour lesquelles je professe la plus vive admiration. J’ai eu plaisir à les retrouver près de moi, dans le brillant officier d’état-major qui, avant de partir pour de plus hautes destinées, fut quelque temps notre sous-chef de bureau. << Depuis qu’il n’est plus là, personne ne s’occupe plus de nous >>, disaient mélancoliquement nos secrétaires. Il n’y  a que les maladroits pour redouter que la sympathie se puisse confondre avec la familiarité.

Que, malheureusement, le gouvernement des hommes n’ait pas été pratiqué, partout, avec autant de mesure et d’humaine intelligence, certains rapports, dignes de foi, m’en donnent l’assurance. Il y a deux mots que je voudrais voir rayés du vocabulaire militaire : ceux de << dressage >> et de << mise au pas >>. Bons, peut-être, pour l’armée du Roi Sergent, ils n’ont rien à faire dans une armée nationale. Non que je nie, le moins du monde, que là comme ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, une discipline ne soit nécessaire et, par suite, l’apprentissage de cette discipline. Mais elle ne saurait être que la prolongation des vertus civiles et, selon le beau mot que Pierre Hamp appliquait au vrai courage, << une forme de conscience professionnelle >>. Un officier s’étonnait un jour devant moi que les dames téléphonistes, employées au Central de l’armée, fissent si bien leur service : << aussi bien vraiment que des soldats >>, disait-il, d’un ton inimitable, où le scandale l’emportait encore sur la surprise. Un pareil orgueil de caste le rendait-il fort capable de commander des troupes levées, dans le peuple entier, pour la défense du pays, et dont la plus grande partie se composait d’hommes que la vie avait déjà habitués à l’indépendance du foyer ?

Pratiquement, la << mise au pas >> se confond presque toujours avec le respect imposé de formes extérieures, dont la valeur n’est pas niable, quand elles servent d’expression à une discipline plus profonde, mais qui ne sauraient être exigées avec profit si, en même temps, un courant de confiance n’a su être créé, assez fort pour que, chez presque tous, l’observance de ces gestes de déférence n’en naisse spontanément. Je consens qu’on << dresse >> l’homme; mais ce ne saurait être sans se tourner vers l’homme tout entier, que les vrais chefs savent bien comment prendre. Était-ce un de ces chefs-là, le colonel qui – je suis sûr de l’anecdote – cassa de son grade un sous-officier parce qu’un jour de très grand froid, il l’avait rencontré les mains dans les poches de sa capote ? qui, à longueur de journée, faisait paraître en plein hiver, geler dans des cantonnements mal organisés ?

etrangeJ’ai pu assister, moi-même, aux effets d’une pareille tentative de << redressement >>. C’était en Normandie, lors de notre regroupement, après la campagne de Flandre. Que nos soldats avaient donc alors de bonne volonté et de gentillesse ! Il n’est aucune de nous, même parmi les vieux durs à cuire, qui n’en ait été ému. Ils débarquaient du train, éreintés par un long voyage, affamés souvent, quelquefois sans autres vêtements que les hardes hétéroclites que les Anglais leur avaient distribuées, après naufrage. Ils avaient perdu, en route, leurs unités, leurs chefs directs, leurs << copains >>. Fréquemment, pour rejoindre enfin le stationnement où ils retrouveraient un peu de cette atmosphère d’entraide collective, si nécessaire à l’homme de troupe, il leur fallait encore parcourir, à pied, bien des kilomètres. Pas une plainte, pourtant; un brave << merci >> récompensant toute attention qu’on pouvait avoir pour eux; le contentement, non seulement de se sentir, provisoirement du moins, à l’abri, mais aussi de revoir sain et sauf tel ou tel officier dont le sort les avait inquiétés. J’ai reçu là quelques poignées de mains qui m’ont fait chaud au cœur. En vérité, le souvenir de ces journées m’empêchera toujours, si jamais j’en étais tenté, de désespérer du peuple français.

 

Pages 121-123
Marc Bloch

L’étrange défaite
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