L'esprit docile

J’ai longtemps cherché à comprendre comment nous, africains, en étions arrivés à un tel état de décrépitude morale. Et force est de constater que la réponse à cette interrogation est plutôt complexe et dans tous les cas, peu ragoûtante. C’est tabou de poser ces questions dans notre communauté, la gêne est perceptible, l’insulte de trahison à sa race à fleur de langue. Et pourtant, nul ne peut se satisfaire d’être une serpillère sur laquelle toute l’humanité vient s’essuyer les godasses. Nous nous sommes tout mangés; les blancs, les arabes, aujourd’hui en route, les jaunes. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Comme toujours, par une trahison continue des élites qui n’ont eu de cesse de se corrompre au point d’être la caricature vivante de la corruption. Leur embonpoint est inversement proportionnel à la faiblesse économique de leur pays. S’arrêter à ce constat est néanmoins trop rapide, facile et n’explique pas l’origine de leur soumission aux puissants, et le manque de dignité dont ils font étalage, à chaque fois qu’ils viennent se prosterner à l’Élysée pour quémander quelques arachides à leur bon suzerain. Mendicité protocolaire, mondaine. Elle est moins exposée que celle des  »roms » dans les rues mais demeure identique. Un mendiant est un mendiant, qu’il soit en  »Armani » ou en guenilles. Mendiants, assis sur des ressources incommensurables, nous sommes devenus. Réduits à faire du porte-à-porte dans les capitales occidentales pour brader nos bijoux de familles.

Cette mendicité de nos dirigeants n’est que la résultante d’un caractère qui a été sélectionné volontairement tout au  long des générations passées; remontant de la traite des arabes via la traite négrière et la colonisation jusqu’à nos jours. L’esprit docile. L’esprit docile nous a avili.

Il faut comprendre qu’avec la traite négrière, commerce sur lequel a reposé les économies occidentales avant l’industrialisation (et pendant aussi, champs de coton de l’Alabama). Il était fondamental d’avoir de bons nègres, durs à la tâche, résistants aux maladies et surtout inconscients. D’ailleurs, l’adage populaire le rappelle insidieusement :  »ventre rempli, nègre content ». La logique était donc d’avoir une force de travail qui n’aurait pas conscience de sa valeur. Le lavage cérébral a très bien réussi.

La sélection s’est faite assez scrupuleusement depuis plus de 4 siècles :

Nègres faibles et soumis : pas intéressants

Nègres faibles et insoumis : pas intéressants

Nègres forts et insoumis : dangereux

Nègres forts et soumis : intéressants

En effet, depuis des siècles, la sélection des élites africaines par le négrier, le colonisateur, le néo-colonisateur s’est toujours portée sur la dernière strate. En recherchant ces profils, ces profiteurs ont diffusé l’esprit docile dans nos veines. Mécaniquement, patiemment, imperturbablement. Nous en récoltons les fruits.

Le programme a tellement bien réussi qu’aujourd’hui, alors que les valeurs ont muté et que l’Occident souhaite avoir des dirigeants africains plus concernés par leurs responsabilités, moins prévaricateurs, prêts à emmener les leurs vers un statut de consommateurs compulsifs de vanités, ils se retrouvent avec des carpettes, incapables de gouverner, soumis éhontés, contre-productifs. Et certains de s’étonner d’avoir en face d’eux, le produit de leurs propres projections. ça a formidablement bien marché, en effet.

Nègres forts et insoumis

Ce sont les neg’marrons qui se sont retrouvés sur des îles exotiques et qui n’ont jamais acceptés de se soumettre. Force est de constater que Haïti était et est la plus pure expression de cette insoumission. Les haïtiens étant le seul peuple noir pris dans son ensemble, qui soit demeuré respectable, malgré leur pauvreté actuelle.

Tous les moyens ont été utilisés pour les briser dans ce sous-groupe, avec plus ou moins de réussite ; les arabes usant par exemple d’extrême cruauté pour arriver à leurs fins et mater les esprits rebelles. Ils castraient les esclaves à leurs services dans leurs pays pour éviter toute reproduction.

En Afrique, ces figures d’insoumission sont des glorieux anciens comme Sunjata Keita, le roi Gbêhanzin, des figures de la résistance des années 60, Um Nyobè, Sékou Touré, Mugabé et j’en passe.

Les colons se sont arrangés pour gommer les traces de ces révoltes, résistances de ces héros dans les mémoires. Ainsi, l’on a l’impression que le peuple africain était quasiment fier d’être colonisé. Ils ont nettoyé l’histoire de la civilisation africaine. L’on a l’impression qu’avant la colonisation, il n’y avait rien. Rien. Et puis, les explorateurs-missionnaires-colons ont débarqué et il y’ a eu la lumière en Afrique. Avant, il n’ y avait rien. Rien.

Royaume du Mali, Dahomey, la nubie, les chefferies, les tribus, le commerce avec les arabes,… Combien de personnes savent de quoi l’on parle ? On commence à peine à savoir que les pharaons d’Égypte étaient noirs. Inventeur noir passerait carrément pour un oxymore. L’on a escamoté l’histoire d’Afrique pour :

Faire croire aux peuples occidentaux que le nègre était un sauvage, un animal, le chaînon manquant entre l’homme et le singe. Il ne pouvait être structuré, civilisé.

Dominer les esprits des esclaves noirs et peuples noirs afin qu’ils n’aient aucun sursaut de dignité, aucun passé, aucun ancêtre glorieux sur lequel se raccrocher ( »l’on vous a sorti des arbres pour vous civiliser, remerciez-nous et estimez-vous heureux de nous avoir rencontrés »), qu’ils se sentent inférieurs; le fameux complexe d’infériorité.

Conséquences directs; les résistants ont été tués, leurs exploits tus, leurs souvenirs annihilés. Mécaniquement, leur nombre a baissé de manière drastique et leurs influences dans le corps social a fondu au fil des générations.

Aujourd’hui, qui sait qui était Chaka Zulu, Sonni Ali, Sékou Touré, Um Nyobè, Toussaint Louverture, Haïlé Sélassié, Thomas Sankara, …? Combien de personnes peuvent se targuer d’avoir une connaissance sommaire de la traite négrière et des résistances des royaumes et chefferies africaines ? Qui sait que les rois qui ont cédé leurs pouvoirs l’ont en grand majorité fait pour épargner à leurs sujets une mort certaine due à la supériorité technologique des colons dotés d’armes à feu ? Ces colons ont gagné parce qu’ils avaient une avance technologique et non parce que le noir était enclin à se laisser dominer naturellement. Ce qu’on a réussi à instiller dans les esprits. Ventre rempli, nègre content, n’est-ce pas ?

Forts et soumis

C’est ceux qui ont été faits esclaves en grande majorité. Ils ont bien évidemment été soumis par des méthodes peu catholiques, dirons-nous mais ont été travaillés tout le long de leur captivité pour accepter leur sort. Il fallait être fort pour survivre au périple dans les caravelles négrières, s’adapter à des nouveaux milieux et travailler durement dans les champs. Rappelons que les premiers peuples à avoir été testés pour travailler dans les champs de coton et de cannes à sucre furent les indiens d’Amérique mais qu’ils étaient d’une constitution physique faible. Des négriers ont d’ailleurs écrit et reconnus qu’ils choisissaient leurs esclaves dans certaines tribus spécifiques car les hommes y étaient plus soumis ou plus facilement domptables que d’autres.

Le caractère soumis était recherché et sélectionné afin de rendre les voyages rentables. Pour mater les esprits rebelles, le négrier traitait avec barbarie les récalcitrants, il les abrutissait de travail , il les séparait de leurs attaches familiales, les propriétaires se les échangeaient régulièrement, et surtout, ils leur faisaient miroiter l’espoir d’un affranchissement.

Ce sont aussi tous ces dirigeants africains qui ont commencé dans la résistance pour finir contremaîtres de l’Occident. Pas assez braves pour tenir leurs idéaux, ils se sont laissés acheter lors des indépendances, et des décennies plus tard, ils sont tellement mouillés par leur collaboration à la spoliation de leurs peuples qu’ils n’ont plus d’autre choix que la force, la dictature pour échapper à la potence. Vendus et méprisés de toutes parts : par leur peuple et par leurs maîtres.

 

ahidjo

Tirée du livre Kamerun, Ahidjo, le premier président camerounais qui fait le boy pour Foccart et Pompidou.

Tout est dit.

Faibles et insoumis

Ce sont ceux qui n’étaient pas taillés pour l’esclavage mais qui ont toujours résisté par leur moral, leurs actions clandestines envers l’envahisseur.

Difficilement quantifiables et identifiables, ce sont toutes ces petites gens qui ont nourri et caché des résistants, des maquisards. Au Cameroun, c’est le petit peuple  »Bamiléké », ou  »Bassa » qui n’a jamais été dupe de la trahison de leurs dirigeants et qui a toujours voté massivement pour  »l’UPC ».

Faibles et soumis

C’est la majorité. La grande majorité de lâchetés qui s’accommodent de tous les régimes par peur, par principe ou pour un morceau de pain, quelques centimes et une breloque.

L’esprit docile a pris le pas dans nos mentalités, nos agissements, nos principes de vie depuis plus de 400 ans. L’esprit docile s’est implanté durablement dans notre corps et a éclipsé les autres valeurs.

Tout éleveur connaît l’impact que peut avoir la sélection sur une race animale. Les  »charolaises » ont été sélectionnées depuis des dizaines d’années pour leur viande, les  »Prim’Holstein » pour leur lait, les races tarines pour leur chair… Nos dirigeants ont été sélectionnés pour leur docilité. Tout est une question de temps, d’élimination de caractères non désirés, et de reproduction continue et stricte du caractère désiré.

L’esprit docile procède de ce même raisonnement; choisir des profils de dirigeants, de décideurs, d’agents d’influences satisfaisant nos intérêts, éliminer les profils dangereux et inoculés, génération après génération, dans les strates inférieures de la société, les mentalités et comportements qui nous sied.
Les africains ont-ils conscience des collaborationnistes qui leur sont présentés comme des héros, des exemples ? Félix Houphouët-Boigny, Léopold Sedar Senghor ? Ou le lavage de l’histoire a-t-il été si bien effectué que la traîtrise, la collusion avec l’envahisseur, la soumission intégrale et la corruption sont devenues des  »africanités » ?

La bonne nouvelle est que les jeunes générations, informées, aidées de ceux ayant grandis sous d’autres cieux, avec un autre regard, prennent conscience de leurs valeurs, de ces mensonges, de leurs ravages et se refusent à ces fatalismes. Il nous faudra sélectionner d’autres esprits, des esprits contraires à l’esprit docile, incrémenté dans notre mentalité depuis des siècles. Aucune sélection n’est irréversible. Il faudra simplement du temps, quelques générations et une contre-sélection pour supprimer les effets de la dilution des nègres forts et insoumis dans la société.

Faire remonter leur nombre, et donc, leurs influences pour imprégner les sociétés et diluer les effets de l’esprit docile.

Osez le bon sens !

YDM

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