Les traites négrières de Pétré-Grenouilleau 1/4

Chose promise, chose due. Pétré-Grenouilleau est un historien de Sciences Po, sulfureux comme dirait l’autre, qui a clairement marqué les esprits par ses positions vis-à-vis de l’esclavage des noirs. Je dois avouer qu’il fait partie de ces personnes dont on a l’impression de savoir ce qu’elles pensent sans les avoir jamais lues. J’ai donc décidé de lire ce que Pétré-Grenouilleau écrit et véhicule; dans un esprit d’édification, et de compréhension.

Renseignement pris, son ouvrage polémique serait Les traites négrières. C’est un livre d’histoire, volumineux (556 pages) paru chez Folio.

Premièrement, sa bibliographie est très importante, et est basée principalement sur des historiens et auteurs anglo-saxons.  Il faut d’ailleurs reconnaître que les anglo-saxons consacrent davantage de moyens humains et financiers dans l’étude de l’esclavage.

Pétré-Grenouilleau a beaucoup lu ses confrères (africanistes européens, bien sûr !), a compilé et traduit en français leurs travaux. Bien sûr, il cite certains de ses ouvrages mais l’essentiel de son livre n’est basé que sur les recherches d’auteurs d’horizons très différents (hollandais, portugais, anglais, américains, africains, arabes, français,…). Simple métier de base de l’historien; on ne peut pas lui reprocher cela.

N’étant pas spécialiste mais simple africain concerné par son passé, j’ai décidé de progresser de manière graduelle en fragmentant la lecture de son livre. Les lumières de tout un chacun sont les bienvenues, évidemment.

Cette première partie se base sur son chapitre L’engrenage négrier et donc va de la page 10 à la page 90, de l’introduction  jusqu’à l’entame  du sous-chapitre  L’Afrique noire, acteur à part entière de la traite.

Je me permettrais simplement de mettre en lumière les points majeurs abordés, et de souligner mes interrogations ou mes opinions. En effet, Grenouilleau brille par l’esquive, sa fuite de la confrontation avec ses contradicteurs et face à ce mur de silence, il faut bien que le péquin de base comme moi se fasse une idée claire de son histoire.

Dans cette partie,  Pétré-Grenouilleau se lance en parlant de la difficulté de faire de l’histoire dans une époque qui fait de la mémoire.  Ce qui n’est pas faux. Le débat sur l’esclavage serait escamoté; les recherches consacrées à ce pan de l’histoire sont limitées et la prééminence des anglophones dans ce domaine ne fait aucun doute. Il note entre autres banalités et à juste raison, qu’il n’existe pas de livre d’ensemble qui traite de l’esclavage dans sa globalité (les origines, les formes d’esclavages, la diffusion dans le commerce international, les conséquences économiques, politiques, culturelles et l’abolition). Le sien a donc vocation à remplir cet espace.

L’on ne peut être que d’accord avec lui sur le fait que cette histoire négrière est mal connue, voire inconnue pour la grande majorité du monde. Il en donne quelques raisons comme le tabou colonial ou encore l’immensité de la tâche au vu de la multiplicité des intervenants.

 

Je dirai simplement que cette parcellisation de la traite négrière et la difficulté d’avoir une vue d’ensemble de cette traite, est faite pour masquer l’origine de fortunes fabuleuses de grandes familles occidentales (région nantaise et bordelaise en l’occurrence pour la France. En quête de confirmation,  je citerai les noms de ces négriers dans un prochain article.) qui doivent leur richesse à ce fameux commerce. Du côté africain, je ne connais guère de pays qui ne souhaiterait en savoir davantage sur ce business négrier. La gêne ne vient que des descendants de ces familles de négriers, de banquiers, d’armateurs, de l’église qui ont toujours maintenu une chape de plomb sur les agissements de leurs ancêtres par peur du discrédit, du déshonneur et des demandes de réparations (certains mouvements africains demandent des compensations. A titre personnel, je trouve cela encore plus odieux de demander quoique ce soit à ces gens; la pleurnicherie n’est qu’une  forme nouvelle de mendicité).

Donc, que les choses soient bien claires, les africains ne sont pas ceux qui essayent de cacher la vérité sur ce commerce de nègres mais les pays, les sociétés, les familles, les institutions occidentales qui ont bénéficié directement ou indirectement des retombées de notre asservissement.  Par une tournure assez curieuse, ce dernier laisse penser que ce commerce de noirs n’était pas rentable pour les négriers; ce qui, ma foi, pousse l’honnête homme à sourire de tant de fadaises. A se demander pourquoi ils risqueraient leur peau pour des peccadilles, n’est-ce pas ?  Quand l’on trouve un moyen très pratique (qu’il décrit d’ailleurs très bien, les populations noires étaient préférables aux indiens pour plusieurs raisons et notamment parce qu’elles n’avaient aucune connaissance de leur nouvel environnement pour organiser durablement ses évasions), la martingale, au début, on est seul ou peu nombreux dans son sillon et donc, on engrange des profits faramineux. Au fil du temps et de la démocratisation de l’information, les nouveaux entrants affluent et progressivement, le marche se sature, les prix baissent et la concurrence s’intensifie. Pour continuer à suivre, l’on est obligé d’aligner ses prix et donc, les marges sont dégradées. Considérer que le taux de profit de 10 % serait faible pour ce commerce doit évidemment être avancé en concurrence avec d’autres commerces de même dimension. Quels étaient les taux de profits du commerce des blancs engagés, des indiens ? Et est-il possible que les négriers pour des raisons de fiscalité ou de fermeture de leur marché prospère n’aient pas inventé des légendes de traversées difficiles, de dépenses importantes pour des gains assez marginaux ? Avaient-ils intérêt de dire que leur business rapportait davantage ?

Mais propos de spécialistes, d’experts vaut loi. Ce serait instructif de recueillir l’avis des descendants de Voltaire ou des Rothschild par exemple …

Comme toute bonne histoire, l’histoire globale est forcément comparative. Cela semble aller de soi dans le cadre du trafic négrier, étant donné la variété des régions et des acteurs concernés. La chose, pourtant, est loin d’être fréquente. Du fait même de l’étendue des questions abordées, l’histoire des traites négrières figure en effet comme un bon exemple des conséquences du processus d’industrialisation de la recherche scientifique décrit par Arnold Toynbee. Dans ces conditions, l’auteur d’un travail sérieux sur la traite dans l’Empire ottoman pourra conclure qu’avec un taux de profit d’environ 20% les négriers ne pouvaient guère y faire fortune, alors que, par ailleurs, les spécialistes de la traite par l’Atlantique savent que la traite anglaise, apparemment la plus profitable de toutes, n’a, en moyenne annuelle, jamais rapporté guère plus de 10%. Un taux de profit d’ailleurs jugé par certains comme ayant été suffisamment important pour faciliter la fameuse <<accumulation primitive>> du capital, longtemps estimée comme un préalable  nécessaire au démarrage de la révolution industrielle. Tout cela pour dire que les spécialistes de la traite occidentale, ou bien par ceux s’intéressant aux traites internes destinées à alimenter en esclaves les sociétés de l’Afrique noire précoloniale – et inversement.

Les traites négrières, page 14-15

 

Pour ceux qui seraient tentés de croire le contraire, sachez qu’en Afrique et plus particulièrement au Cameroun, dès l’école primaire, les élèves sont au courant des rois, chefs et tribus collaborationnistes et des spécificités de la traite négrière et même de la traite négrière des arabes. Tout est assez bien connu en Afrique et en Europe, tout est tu. Perchè ?

Dans le cadre de sa recherche, il redéfinit la traite négrière en s’appuyant sur 5 caractéristiques :

– La traite suppose l’existence de réseaux d’approvisionnement en captifs relativement organisés et stables. (page 25) C’est une industrie pas de l’artisanat.

– La traite compte sur la capacité des populations serviles à se maintenir ou bien à croître par excédent naturel. L’existence de la traite des Noirs ne peut s’expliquer, au contraire, que par incapacité des populations d’esclaves à se maintenir de manière naturelle. Page 26) Dit plus simplement, il faut que la source ne tarisse pas et en Amérique, il n’y avait pas de noirs avant. Donc, les négriers ont dû compenser cette absence en approvisionnant continuellement l’Amérique de nouveaux esclaves car un être humain met du temps (j’imagine qu’on faisait travailler les gosses à partir de 6-7 ans) à devenir productif et le temps, c’est de l’argent.

La dissociation très nette entre lieu de production et lieu d’utilisation des captifs (page 26).

Le quatrième élément découle du précédent. La société utilisant l’esclave peut parfois le << produire>> directement : c’est le cas des premiers esclaves razziés par les Portugais sur les côtes d’Afrique occidentale, au XVe siècle, des entités politiques d’Afrique noire opérant des razzias chez leurs voisins plus ou moins éloignés, ou bien des raids parfois organisés à partir des régions de l’Afrique du Nord. (page 26) Je n’ai pas très bien compris ce point qui me rappelle en réalité le premier : il faut des esclaves, on va les chercher là où il y’en a et on industrialise son circuit de production. A moins qu’il s’agisse de dire que les blancs n’ont pas directement capturés les esclaves noirs mais ont juste acheté, en simples commerçants qui passaient par hasard dans le coin, des esclaves qui leur avaient été livrés par des intermédiaires locaux, africains. Nous n’avons pas de sang sur les mains, nous avons juste acheté une marchandise; c’est pratiquement pas de notre faute… Ah, ah, il est marrant, Pétré.

Quant aux captifs déportés par les traites atlantiques, seuls environ 2% furent directement razziés par les négriers occidentaux, surtout au début, entre le XVe et le XVIIe siècle, lorsque le trafic n’était pas encore véritablement organisé. 98% de ces captifs ont ainsi été achetés à des courtiers africains. (Page 27)

Que dire ? Si les entreprises françaises délocalisent en Chine et dans le tiers-monde, ce n’est pas à cause de cette finance décadente, de ces fonds de pension, raiders et rentiers gloutons, qui exigent des taux de retour à 2 chiffres, le profit continu au dépens des travailleurs. Non, ce n’est pas à cause de cette finance. Les chinois offrent un meilleur rapport qualité-prix et les chefs d’entreprises, les pauvres, sont obligés d’y aller pour survivre. Le capital n’y est pour rien, il subit la cupidité de ces entrepreneurs corrompus et de leurs intermédiaires chinois.

Un trafic aussi important et aussi organisé, fonctionnant essentiellement sur le mode de l’échange (tributaire ou marchand), ne peut se faire sans l’assentiment d’entités politiques ayant un certain nombre d’intérêts convergents. (Page 27) Oui, mais tout le monde le sait ça. Il fallait forcément des chefs de tribus corrompus, un circuit d’approvisionnement avec des comptoirs d’embarquement sur les côtes pour favoriser l’essor de ce commerce. Il fallait pouvoir pénétrer l’intérieur des pays et les maladies et les difficultés étaient légions. Donc, oui des chefs et des tribus africaines ont collaboré. So what ? Ce sera poilant de savoir ce que vous penserez quand des allemands dans 20 ans viendront vous expliquer qu’ils n’y sont pour rien dans les diverses rafles effectuées en France en 40 car ce sont des officiers français qui les exécutaient; eux, Wir haben nichts gemacht !

Vous l’aurez compris, l’entreprise de dédouanement et minimalisation de la responsabilité des négriers et des pays négriers est lancée et la comptabilité est scrupuleusement contrôlée par Pétré-Grenouilleau. Il serait d’ailleurs judicieux de tenir la même compta dans d’autres circonstances historiques, n’est-ce pas ? Bref, la seule question que je poserai à ce niveau est : à qui profite le crime ?

C’est exactement comme si un pédophile revenait de Thaïlande et vous disait qu’il est moins condamnable parce que dans ce pays, il a trouvé des viandards qui lui ont proposé un plan cul avec des jeunes boxeurs de 40 ans et qu’il n’a pas pu refuser. Ce n’est de sa faute qu’à 2%, 98% revenant aux intermédiaires et à la stratégie touristique de ce pays (pour info, il faut savoir que c’est le FMI et la Banque mondiale qui ont demandé aux autorités de ces pays asiatiques-bordels de se spécialiser dans ce type de commerce. Cela date des guerres de Corée et du Vietnam; les GI, les boys, devaient se vider les couilles après avoir vidés leurs douilles sur les indigènes rebelles). Personne ne nie ses responsabilités, en tout cas, pas en Afrique. Que les donneurs d’ordres prennent la leur, sans chipotage et dignement.

 

Petite digression

 

Le chapitre consacré à l’antiquité et à l’esclavage sans traite est intéressant parce qu’il vient confirmer ce que d’autres disent depuis longtemps mais sont méprisés. L’Égypte était noire et des pharaons noirs ont dirigé l’Égypte. Les populations égyptiennes étaient constituées d’esclaves noirs, blanches, vertes, oranges, grises,… Bref, il y avait de tout sur ces terres. Quant à l’esclavage des noirs, des blancs, des jaunes et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, c’est une réalité une fois de plus, qui ne peut être niée. Pétré a tout de même fini par reconnaître : la couleur ne semble donc pas avoir été un obstacle à l’assimilation, sans doute du fait de la diversité des populations égyptiennes. (page 29) Tiens, ce serait bien de connaître quelles étaient les populations diverses dont il nous parle ? Des noirs, des blancs (arabes, enfin berbères) et qui d’autres ?

Il nous rappelle que toutes les civilisations ont eu des esclaves et que des esclaves, il y’en a eu partout et même en Europe (les slaves, les esclaves). L’on comprend d’ailleurs facilement l’origine de ce mot. Certains comme Omotundé demande toujours à tous ces africanistes de nous dire comment l’on désignait un esclave dans les populations africaines. Qu’il ait eu des servitudes entre tribus africaines et au sein des familles est une réalité que l’on ne peut dénier. Par contre, qu’il ait eu un commerce d’esclaves similaire à la traite négrière et arabe au sein des populations africaines, cela est faux. Et si c’est le contraire, alors, asperiamo le prove. Comment dit-on esclave dans une langue africaine ?

Il atteste aussi par ses écrits que les relations entre l’Occident et l’Afrique, le noir était déjà établies depuis des époques très reculées. L’on a vendu aux peuples européens le nègre, pas plus grand qu’un singe, qui descendait de son arbre et à qui, l’Occident a apporté la lumière, les connaissances, les langues, la vie quoi ! Tous les empires noirs oblitérés, toute la culture noire oblitérée ou récupérée (Égypte, Nubie, Gao, Tombouctou, …), toute civilisation noire daterait du 15ème siècle avec l’esclavage et les portugais. Avant, c’était la nuit. C’est bien de se rendre compte que dans son entreprise de dédouanement, il met en lumière cette obscurité entretenue et bien utile dans l’affaiblissement moral des africains.

Hannibal se servit de cornacs noirs afin de guider ses éléphants jusque dans les plaines d’Italie. Ce serait d’ailleurs à cette occasion que les Romains auraient pris contact avec les hommes de couleur noire, longtemps désignés sous le terme générique d'<<Ethiopiens>> (c’est-à-dire << faces brûlées >>), fabriqué par les Grecs. Page 30

 

Dans cette partie, il traite aussi de l’esclavage par les arabes. Ce qui est tout à fait vrai et très peu diffusé. Les arabes d’ailleurs achetaient et vendaient des esclaves de toutes les races. Achat et vente. Il faudrait aussi se demander à qui ils achetaient ces esclaves slaves et quelle est la responsabilité de ceux qui vendaient leurs frères blancs à des marchands d’esclaves arabes. A moins que ces slaves se vendaient tous seuls sur la place du marché ? On ne sait jamais…

Concernant la traite arabe, je conseille une fois de plus le livre que Tidiane N’diaye consacre totalement à cet esclavage, Le génocide voilé.

A noter tout de même que Pétré-Grenouilleau cite Bernard Lewis et déclare que le racisme envers les noirs serait issu de la traite arabe.

Comme tous les peuples , les arabes se sont placés au centre dumonde qu’ils connaissent, définissant les autres en fonction de critères déterminés par la plus ou moins grande proximité les unissant à eux. COmme n d’autres lieux et en d’autres époques, cela conduisit à l’élaboration d’une série de représentations stéréotypées des autres. Il en résulta un <<rétrécissement>>, une <<spécialisation>> et <<la fixation des termes concernant la couleur atttribuée aux humains : au cours du temps, presque tous disparurent ne laissant subsister que noir, rouge et blanc>>. Ces mots, ajoute B. Lewis, <<avaient un caractère absolu et s’appliquaient à des ethnies, alors qu’ils étaient auparavant relatifs et qualifiaient des individus>>. Parallèlement, << une connotation d’infériorité>> fut attachée << aux peaux sombres et, plus précisément, noires>>. (page 36)

Entre le stéréotype, même particulièrement négatif, et le racisme, il y a cependant un pas important. Il me semble que ce qui conduisit à le franchir fut l’essor de la traite des Noirs, le fait que les habitants de l’empire prirent l’habitude de voir des Noirs asservis, et donc la progressive assimilation entre l’homme noir et la figure de l’esclave. Cette assimilation et la nécessité de nier la dignité des hommes que l’on entreprenait de traiter en esclaves constituèrent la seconde cause – et sans doute la plus importante – de l’apparition d’un préjugé racial à l’encontre du Noir.

Les signes en sont multiples. Un passage des Hadiths, c’est-à-dire des traditions recueillies sur le prophète Mahomet après sa mort, dit des Zanj(Noirs habitant près des côtes orientales de l’Afrique, et parfois Africains en général) : << quand ils ont faim, ils volent;  quand  ils sont rassasiés, ils forniquent>>. Apocryphe, ce passage correspond à un proverbe arabe << bien connu dans les temps anciens et modernes>>. De son côté, mort en 956, Mas’udi cite le médecin et physiologiste Galien (v.131-201) pour qui la gaiété est << le trait dominant de l’homme noir, en raison d’un cerveau déficient, d’où provient également une intelligence faible>>. A Sidjilmasa, dès le VIIIe siècle, un jugement péjoratif avait cours sur les Noirs. Pour l’écrivain persan du XIIIe siècle Nasir al-Din Tusi, les Zanj diffèrent seulement des animaux en ce que << leurs deux mains sont levées au-dessus du sol>>. Il ajoute que << beaucoup ont remarqué qu’un singe apprend plus facilement qu’un Zanj, et qu’il est plus intelligent>>.

Un siècle plus tard, même le grand Ibn Khaldun n’hésitait pas à écrire que << les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage, parce qu’ils [les nègres] ont peu [de ce qui est essentiellement] humain et possèdent des attributs tout à fait voisins de ceux d’animaux stupides>>. Le concert est tel qu’à partir du Xe siècle paraît dans l’empire une série de livres dans lesquels on essaie parfois de défendre les Noirs contres ces injures. Au fur et à mesure de l’avancée de l’influence musulmane en Afrique noire, les << récits extravagants >> se firent moins nombreux, écrit B. Lewis. Mais l’idée que les musulmans africains étaient en quelque sorte différents des autres musulmans et que l’Afrique était une source légitime d’esclaves subsista, largement répandue malgré les réfutations>>. Analysant la littérature arabe médiévale, Lewis note que le Noir peut y jouer un bon ou un mauvais rôle. Cependant, << s’il est méchant, ses crimes sont, à l’ordinaire, la luxure, la cupidité et l’ingratitude>> tandis que, << s’il est bon, il est le prototype de la piété naïve et la loyauté qui reçoit sa récompense ultime de Dieu>>, laquelle peut consister pour lui << à devenir blanc>>. Plusieurs siècles plus tard, lors de l’essor de la traite atlantique, les Européens ne réagirent guère autrement. Tout cela pour dire que, même si l’on pense que le <<virus>> du racisme préexiste(il est, selon certains, tapi dans toutes les sociétés, en tout temps), il a besoin de conditions favorables pour prendre véritablement forme et se développer. L’essor des traites orientales, puis celui des traites par l’Atlantique, créa ces conditions. Le racisme à l’encontre des Noirs fut ainsi l’une des conséquences de la traite, non l’un de ses motifs.

La dévalorisation du Noir servit donc, objectivement, à légitimer son statut d’esclave. Mais il fallait en outre justifier le moyen par lequel il pouvait devenir esclave, c’est-à-dire la guerre pourvoyeuse en captifs. Pour cela, on fit appel à plusieurs sources. Certains philosophes arabes s’en référèrent à Aristote. Ainsi, au Xe siècle, al-Farabi indique, dans sa liste des guerres justes, celles dont l’objectif est d’asservir ceux pour qui << le statut le meilleur et le plus avantageux au monde est de servir et d’être esclave>>. Mais on fit également appel à des justifications de nature religieuse, et notamment à la fameuse malédiction de Cham. Selon la Genèse, (IX, 20-27), Noé travaillait une vigne. Un jour, il en but le vin et s’enivra. L’un de ses fils, Cham, se serait alors moqué de lui, à la différence de ses autres frères. Sem et Japhet. Lorsque Noé fut au courant, il maudit Canaan, le plus jeune des fils de Cham, déclarant qu’il << sera pour ses frères l’esclave des esclaves >>.  Page 36-39)

Édifiant, n’est-ce-pas ? Tous ceux qui s’intéressent à la traite arabe devrait lire Le génocide voilé pour mieux saisir toutes ses implications sur l’Afrique.

Ensuite, ce dernier s’attèle à nous expliquer que le servage et l’esclavage sont différents (pour l’Occident, le serf n’est pas un esclave, pour l’Afrique, le serf est esclave… Rions de ces adaptations circonstancielles) et attire notre attention sur le rôle joué par les banquiers et les armateurs italiens dans le commerce des esclaves. D’après lui, l’Afrique n’avait pas de <<produit>> autre que l’esclave pouvant intéresser durablement les Européens (page 54) (L’or de la Gold Coast n’avait aucun intérêt pour les portugais, c’est sûr !) et il cite Seymour Drescher qui aurait établi une brillante thèse qui conclut que le rôle des juifs dans ce commerce serait pur fantasme.

Ce qui en facilita l’exécution est que ces considérations allaient aussi dans le sens des intérêts de certains milieux. Des milieux de négociants et des milieux politiques, comme on l’a indiqué plus haut, mais aussi des milieux coloniaux, c’est-à-dire des populations installées dans les colonies et celles, plus cosmopolites encore, oscillant entre les diverses régions du monde colonial. A propos de ces dernières, il faut corriger tout de suite les mythes concernant le rôle que les Juifs auraient joué dans la traite négrière. Seymour Drescher a établi à ce sujet une brillante synthèse. Il y note que deux mille enfants juifs furent déportés par les Portugais à Sao Tomé,  après 1492, et que leurs descendants constituèrent les premiers commerçants de l’île. Page 66.

Donc, Seymour a dit que les Juifs n’avaient pas aucun rôle dans ce business; Au contraire, pendant l’esclavage, 2000 juifs avaient été déportés à Sao Tomé. Propre !

Je me suis permis de vous retranscrire l’article 1 du code noir de 1685. En effet, j’ai un peu du mal à comprendre pourquoi Colbert exclurait des juifs de ce commerce si à priori, d’après Seymour Drescher, ils n’y ont joué aucun rôle. J’ai souvenance d’un texte d’un négrier français Théodore Canot qui en parlait dans son fameux livre. A relire.

 

Article 1er

Voulons que l’édit du feu Roi de Glorieuse Mémoire, notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles; ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser de nosdites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.

Source : ulaval

Il met aussi en exergue (d’après Peter Kolchin) les travailleurs blancs sous contrat qui s’engageaient pendant une durée de 7 ans pour travailler dans des plantations et qui espéraient ensuite pouvoir créer leurs propres plantations ou se lancer dans leur propre activité de négoce. Ces blancs travailleraient dans les mêmes conditions que les noirs et auraient des taux de mortalité très élevés. Une manière assez astucieuse de nous faire comprendre que des blancs, certes volontaires, étaient aussi traités en esclaves dans les plantations et souffraient quasiment des mêmes contraintes que les esclaves noirs déportés de force.Ils seraient très très nombreux, en plus…

David Galenson, qui a dépouillé plus de vingt mille contrats d’engagés conservés à Londres, estime qu’ils correspondent à environ 6% des travailleurs sous contrat des années 1654-1775, ce qui donne une idée de l’ampleur de ce phénomène. Il ajoute que l’efficacité de ce type de travail était beaucoup plus grande qu’on ne l’imagine habituellement. Ils jouèrent un rôle <<vital dans le défrichement des étendues sauvages, dans l’établissement des plantations, ainsi que dans le transfert de compétences techniques et manufacturières entre l’Ancien et le Nouveau Monde>>. Tant et si bien << que l’on peut dire que l’économie de ces colonies fut originellement fondée sur la servitude blanche>>. Page 73

 

 

Est-ce clair pour vous ? Les mecs ont quitté les bien connues plantations de cannes à sucre en Ecosse et en Angleterre et avec leur savoir-faire précieux, ils ont défriché les terres sauvages et les nègres n’ont eu rien d’autre à faire qu’à planter, quoi! L’essentiel avait déjà été fait par ces engagés blancs, demi-esclavagisés. C’est marrant !

 

 

Enfin, il évoque les racines du commerce des noirs en traitant divers domaines comme les origines espagnoles du racisme contre les noirs pour les européens (Et si l’on se focalise sur la migration comparée des Portugais et des Africains, on s’aperçoit que ces derniers forment les trois quarts du total. Le Portugal fut donc << le premier pays à avoir franchi le seuil consistant à transporter plus d’Africains que d’Européens sur des navires atlantiques>>. Sans oublier l’obsession espagnole de la <<pureté du sang>>, en réaction à l’assimilation des conversos d’origine maure. Ainsi, les Ibériques ont donc pu commencer à nourrir des sentiments négatifs à l’encontre des Africains bien avant l’essor véritable de la traite atlantique, à la fin du XVIIe siècle. (Page 80)), les attentes de la papauté ( la papauté pouvait continuer à espérer rallier à elle le fabuleux royaume éthiopien du Prêtre Jean (Page 81)), le bon sort des premiers noirs déportés ( on sait également que les premiers Noirs débarqués à Jamestown, en 1619, ont œuvré comme des travailleurs sous contrat, au même titre que les Blancs venus des îles Britanniques. En Virginie, dans le comté de Northampton, Anglais et Africains entretinrent des relations de nature quasi égalitaire. Ici, entre 1664 et 1777, << au moins 13 des 101 Noirs devinrent propriétaires libres, généralement via des achats de terre>>, et, en 1668, << 28% des Noirs du comté étaient libres>>. Page 81), et des justifications très élaborées des négriers.

Fils de Cham, fils d’esclaves, prédestinés à servir.

Vous l’aurez compris, au début, les Noirs se sont vendus car cela faisait partie de leurs traditions, puis ils ont débarqués quasiment en rock stars dans les plantations où des blancs asservis volontairement avaient pratiquement faits tout le boulot et ils ont été traités avec égard, très bien traités. Ils étaient pratiquement tous libres et égaux des blancs en Virginie et pour des raisons un peu douteuses, ils ont fini par être martyrisés, et devenir des vrais esclaves. Mais, au début, ça partait quasiment d’un très bon sentiment de les soustraire à la cruauté des arabes, qui eux, étaient des barbares finis, des marchands sans scrupules.

Si je pousse le raisonnement, il ne se passait rien d’intéressant en Afrique, à part les arabes qui s’y gavaient, des commerçants opportunistes et portugais ont décidé de se servir aussi en graissant la patte à des chefs pour quelques nègres sans civilisation ni avenir, promis à rien. Ils les ont emmenés un peu de force, très souvent avec leur quasi-consentement en Amérique pour bosser et faire quelque chose d’utile de leurs vies. Et à bien des égards, il faisait bon être un nègre esclave en Amérique qu’être un nègre en Afrique. Ou du moins, la différence entre les deux était très tenue.

En tout cas, j’ai beaucoup ri à cette campagne de réhabilitation des négriers blancs ou de co-responsabilité des Noirs et des Blancs dans ce commerce ignoble.

 

Que les choses soient dites, point de négrotionnisme dans mes intentions. Liberté totale des idées. Tout un chacun a besoin de trouver tout moyen qui lui semble efficace pour s’accepter.

Grenouilleau s’appuie sur des historiens pour avancer ses assertions et donc, il est important pour les pays africains de mettre en place une vraie politique d’édification historique des africains. Les thèses de ces gens prospèrent simplement parce que nous restons silencieux, impassibles, inactifs. L’histoire des vainqueurs reste l’histoire vue par les vainqueurs. Il est normal que les blancs se trouvent des raisons de se dédouaner ou de minimiser leurs impacts et les bons sentiments n’y feront rien. A nous, de reconstituer notre histoire, de faire jaillir et mieux diffuser nos historiens, de vulgariser la connaissance via des livres, des bandes dessinées, des films, … A nous d’ériger un socle solide de connaissances de l’histoire de notre continent. Je me suis rendu compte que mes propres connaissances d’école primaire sont issues de manuels édités par des blancs. Il est difficile de penser avec les outils de ceux qui vous font face dans ce duel pour la vérité.

Grenouilleau existe parce que nous n’existons pas.

A venir

Deuxième partie : L’Afrique noire, acteur à part entière de la traite  (Pages 90-105) 2/4

Osez le bon sens !

YDM

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