Les imposteurs de l’économie, de Laurent Mauduit

Voici un livre plein de révélations sur le monde des économistes vendus au marché et qui contribuent par leurs manquements à la désinformation dans ce pays.

Dans l’excellent documentaire Les nouveaux chiens de garde, Yann Kergoat mettait déjà en lumière certains de ces imposteurs comme Élie Cohen. Mauduit nous apprend ce que l’on subodorait déjà mais avec forces détails. Son reproche au fond, n’est pas d’interdire de paroles ces agents de communication; mais plutôt de montrer comment le marché, la finance ont perverti ces professionnels et les ont poussé à avoir une pensée unique, une pensée libérale, pro-déréglementations et disparition de l’État. Tout y passe, tous y passent et l’on découvre moults portraits d’économistes vendus, ayant retournés leur veste au gré des alternatives politiques et du processus de mise au pas idéologique des écoles.

 

C’est un livre précieux qui vous fera voir d’un autre œil, tous ces lads au service d’un libéralisme débridé, d’une ploutocratie comme la France sait si bien en sécréter, de connivences, renvois d’ascenseurs et autres turpitudes qui caractérisent si bien ces mondes feutrés.

 

Comme vous et moi, Mauduit au début s’étonne que ces économistes qui n’ont jamais vu venir la crise, qui ont professé le contraire, soient encore audibles dans les médias, à vendre leurs soupes, sans qu’aucun grief ne leur soit fait à propos de leurs énormes erreurs. Il nous rappelle qu’aux USA, pays réputé libéral, des comptes ont été demandés aux économistes complaisants, partiaux, corrompus; un film a même été tourné, Inside Job, pour montrer la compromission de ces intellectuels révérés. Le film montrerait un certain Frederic Mishkin, ancien membre de la Réserve fédérale payé pour rédiger un rapport sur la bonne santé financière de l’Islande quelques mois seulement avant qu’elle ne s’écroule. Tollé aux USA. Et la réaction de Paul Krugman, prix Nobel d’économie sur ses collègues est juste édifiante :

Mais ce que le documentaire suggère en revanche, c’est qu’il existe une sorte de corruption douce: vous pouvez gagner beaucoup d’argent grâce à l’industrie financière, vous pouvez être coopté dans les conseils d’administration, mais à la condition que voue ne cassiez pas trop la baraque […] Et je pense que tout cela est très vrai. Page 14

Alors, il se pose la question que nous nous poserions tous :

Pourquoi ce débat si important et qui a pris une telle ampleur aux États-Unis n’a-t-il eu pratiquement aucun écho en France ? Page 14

Et alors commence un véritable travail de démontage des dépendances, des conflits d’intérêts, de soumission des économistes. Quelques exemples :

 

Richard Portes, chercheur à l’école de Paris et à l’EHESS, qui a rédigé un rapport pour le compte de l’Islande

Ce rapport est … consternant; Il poursuit en effet un objectif principal : convaincre qu’un « atterrissage en catastrophe » du pays (« hard landing ») est « improbable » et que « la volatilité financière ne constitue pas une menace » pour lui. Page 14

Aucun écho de ce pathétique ratage dans la presse française.

La théorie de Mauduit est que le capitalisme français est un hybride du vieux capitalisme français d’antan (économie du marché adossé sur un pacte social fort. Chefs d’entreprise paternalistes, très conscients de leur rôle social et du devenir de leurs ouvriers) et le capitalisme anglo-saxon (basé sur le bien-être principal de l’actionnariat et donc, sur des stocks-options, golden hellos et parachutes, et autres privilèges aux équipes dirigeantes pour maximiser les profits et augmenter leurs dividendes). Selon lui, il en est résulté qu’il a maintenu l’opacité sur son fonctionnement (comité des forges, réseaux parallèles, cooptations et dépendances mutuelles) et enrichit ses servants.  Un capitalisme de connivence monté sur des ressorts libéraux.

Conséquences directes : les journalistes sont devenus des agents de communication (tous les grands médias sont contrôlés par des industriels de la commande publique – Dassault, Lagardère, par des firmes internationales – LVMH, PPR, et par des financiers – Pigasse). Dans l’un des chapitres, il s’applique d’ailleurs à démonter les liens entre les rédactions des journaux économiques (Les échos, la tribune) et ces milieux d’affaires incestueuses et l’on apprend ainsi comment La Tribune a été proprement assassinée par son proprio, Arnault pour une meilleure jacassuceuse: Les échos. (le tout Paris le savait sans doute, mais nous, petit peuple, ne sommes pas Paris).

Et les économistes sont aussi devenus des agents, mais de propagande libérale et de protection des intérêts du grand capital, qui les emploient et les rétribuent grassement. Mais, ne tient surtout pas à ce que vous, les couillons, le peuple, sachiez qu’ils sont autre chose que les gentils professeurs d’universités qui passent tous les jours chez Yves Calvi, pour vous apporter la bonne parole, déminer le terrain en cas de controverses, étouffer toute autre pensée et noyer le poisson. TINA : There Is No Alternative. Expression inventée par Thatcher: il n’y a pas d’alternative. Le libéralisme seul maître à bord.

Et c’est ainsi que j’ai découvert avec effroi l’arrière-boutique de ces intellectuels, ces imposteurs qui s’abritent derrière leurs titres universitaires pour servir leurs employeurs. Comme dans le journalisme, c’est pareil: aveuglés, vendus. Et le livre recèle d’informations sur chaque expert médiatique. Il serait tellement long de tous les énumérer. Mais, tous ceux que vous voyez passer dans vos écrans y passent; et le bilan n’est pas terrible pour ces pseudos indépendants, libres d’esprit et de parole, croient-ils. C’est atterrant le nombre de conflits d’intérêts, et j’ose le mot, de corrompus qui émaillent les rangs de ces experts. Je vous épargne les emblématiques Christian De Boisieu, du Conseil d’Analyse Economique, qui d’après l’auteur, s’est amendé et a fait le ménage dans son CV depuis l’article de Jean Gadrey sur ses fils à la patte et Jean-Hervé Lorenzi, du cercle des économistes, qui n’a rien trouvé de plus pour se justifier que la remise en cause de sa probité professionnelle lui rappelait les heures sombres de l’histoire. L’on découvre que le type (JHL)  a tellement de steaks partout dans le business en France qu’il pourrait ouvrir un resto. Aucun recoin de ce que Paris compte comme antres à ploutocrates ne lui est inconnu.

 

Je vous épargnerai les inénarrables Attali et Minc, son punching-ball préféré. A noter tout de même que l’auteur nous livre le détail de la myriade des sociétés et de financiers qui gravitent autour d’Attali l’altruiste et de sa curieuse ONG de conseils en techniques de micro-crédits.  Humanisme et philanthropie ont  toujours bien servis les affaires, n’est-ce pas ?

Le cas qui m’a le plus frappé est celui de Daniel Cohen, cet économiste qui jouissait d’une réputation inaltérable, jusqu’à ce que j’ouvre ce livre. On apprend que derrière la starlette Mathieu Pigasse, possesseur du Monde et directeur de Lazard France, banque d’affaires, se terre Cohen. Lazard a par exemple conseillé la Grèce pour la restructuration de sa dette et ce serait Cohen, spécialiste de la matière mondialement reconnu, qui permettrait à cette banque de faire de gros bénéfices. Cohen, le sympathique prof d’économie à Normale Sup est Senior Advisor de Lazard et grâce à sa compétence, gagnerait près de 2 millions d’euros par an. Il faut savoir que ce type respirait l’indépendance. Il n’ y a aucun mal à ce qu’un expert gagne de la thune; encore faut-il le dire. Que tout un chacun sache d’où l’on parle.

 

C’est d’ailleurs la leçon que l’on devrait tirer de ce livre : soit les journalistes couvrent leurs experts, soit ils sont incompétents et ne vérifient jamais les antécédents de ces derniers qui ne font aucun effort de transparence. Entre corrompus, on se comprend.

 

Et puis, que dire de cette profession qui n’a jamais cessé de se tromper mais qui ne fait jamais le ménage dans ses rangs ? Vous le saviez que Marc Fiorentino avait été condamné 3 fois par l’AMF pour des fraudes de sa société financière ? Qu’Olivier Pastré faisait d’excellentes affaires avec la Tunisie de Ben Ali où il est entre autres banquier et administrateur de société ?  Pastré est membre du conseil scientifique de l’AMF, le gendarme des marchés et chroniqueur économique à France Inter. Comment fait-on pour écouter encore les économistes de Dexia ou Natixis: Anton Brender et Patrick Artus ? Combien de fois faut-il se tromper pour perdre sa crédibilité ? Que dire de ces économistes qui conseillent les deux camps pendant les élections présidentielles ? De ces économistes qui s’appliquent à faire disparaître toute autre pensée que la leur ? Comment l’université française et notamment Dauphine s’est-elle rendue au marché ? Que valent les jeunes économistes ?

 

Je ne peux que vous conseiller la lecture de ce livre qui vous éclairera sur cette autre variante d’agents de communication que sont les experts-économistes. Vous saurez aussi comment certains milliardaires ont fait fortune grâce à l’immense mansuétude de l’État. Et leur énorme capacité de travail, évidemment !

Les prochaines impostures à révéler seraient les sociologues. Un zoom braqué sur leurs travaux et on se marrera bien. Et je remercie Laurent Mauduit pour les révélations qu’il fait sur cette corporation de vendus.

En réalité, si les journalistes servaient vraiment à quelque chose dans la société, il n’y aurait pas besoin de ce livre pour démasquer ces propagandistes. Au lieu de les présenter simplement comme professeur, ils rajouteraient leurs dépendances financières, leurs loupées légendaires et chacun pourrait se faire sa propre idée de leurs recommandations. Mais les deux corps font partie du même système, ils servent leurs maîtres aux endroits où ils ont été placés. Capitalisme de connivences, vous avez dit ?

 

Pour rigoler un peu, saviez-vous que qu’Alain Minc, le plagiaire multirécidiviste, a reçu le prix du livre économique en 2004 pour Les Prophètes du bonheur.

Sacré Minc !

 

 

J’ai inscrit mon exemplaire dans notre chaîne de lecture.

 

 

 

Osez le bon sens !

YDM

 

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