L'enfant interdit : quand la psychanalyse retourne sa veste

 

Il est fréquent que la psychanalyse imbibe le discours théorique des psychologues ou des psychiatres experts auprès des tribunaux, tout particulièrement en France : cette discipline y a encore de la force. Si les juges et les psychanalystes se comprennent si bien, c’est parce qu’ils manipulent des langages qui peuvent parfois s’harmoniser correctement : loi, interdit, sont des notions qui leur parlent, aux uns comme aux autres. Les pédophiles les plus rétifs à la psychanalyse ayant maille à partir avec la justice n’ont pas intérêt à refuser une expertise réclamée par un juge : cela jouerait en leur défaveur. L’importance des psychanalystes est d’autant plus grande que la tendance générale des cours de justice tend à reconnaître de plus en plus souvent la responsabilité pénale, d’où un nombre toujours plus grand d’incarcérations, lesquelles sont assorties de peines de plus en plus sévères. Leurs ouvrages, comme c’était le cas pour les traités médicaux au XIXe siècle, constituent une caisse de résonance de leur époque. C’est peu dire que, dans la littérature récente, les pédophiles n’y sont pas présentés sous un jour favorable. Ils y sont décrits comme des sortes de fauves abandonnés à leurs pulsions incontrôlées. Les tentatives de symétrisation des pédophiles y sont envisagées comme des stratagèmes trompeurs, les éventuels penchants amoureux comme des illusions qui visent à dissimuler la véritable nature des choses, à savoir l’agression sexuelle. Le comportement du pédophile y est considéré comme la preuve de la non-installation de l’interdit inhérente à l’œdipe. La condamnation la plus radicale s’impose car << quel que soit son âge ou son sexe, aucun enfant ne sortira indemne d’un abus sexuel>>. C’est la raison pour laquelle, selon eux, <<il faut se méfier des beaux discours des pédophiles qui affirment que les enfants ont droit au plaisir et que les lois sont en retard sur les mœurs>>. La description des pédophiles est entièrement négative : >>Ils sont le plus souvent immatures et égocentriques et réagissent à toute frustration par un comportement mégalomaniaque. Ils ne revendiquent pas la responsabilité de leurs actes et n’en perçoivent pas les conséquences pour eux-mêmes, ni surtout pour leurs victimes. Ils n’ont pas le sens de l’altérité et leur mode d’abord de l’autre est pathologique. Ils sont incapables d’évaluer leur dangerosité et se présentent de façon lisse et banalisante. Ils ne font pas de différence entre honte et culpabilité. Celle-ci, lorsqu’elle existe, est inefficace, et la honte sera celle d’avoir perdu le contrôle de soi>>.

 

Si la psychanalyse n’a pas perdu tout pouvoir, comme on vient de le voir, elle a quand même, sur la longue durée, perdu de sa superbe. Pourquoi ? En 1997, la substitute du procureur de Bobigny accusa la psychanalyse d’avoir alimenté le phénomène pédophile, accusation qui lui valut les sarcasmes de Libération. En 2001, dans un courrier des lecteurs du Monde, une lectrice mit en cause le rôle de la psychanalyse dans le succès des thèses pédophiles dans le courant des années 1970 et 1980. Selon elle, si <<beaucoup de « bons esprits » se sont laissés aller sans trop réfléchir dans les années 1970 et 1980 à des complaisances verbales pas seulement le discours soixante-huitard sur la libération sexuelle qui les inspirait. C’est aussi la vulgate psychanalytique. Les théories freudiennes ne postulent-elles pas un désir sexuel nécessaire de l’enfant envers l’adulte ? […] Même si la psychanalyse n’a pas encouragé les passages à l’acte, cette théorie fumeuse ( ou le mot « sexualité » signifie à peu près tout et n’importe quoi) a eu une lourde responsabilité dans l’affligeant aveuglement intellectuel envers les abus sexuels sur les mineurs.>> Il est exact que la référence psychanalytique a toujours équipé l’argumentaire pédophile. Un tel courrier aurait semblé inimaginable quinze ou vingt ans plus tôt. Il aurait sans doute été disqualifié comme poujadiste et réactionnaire.

En 2001, la psychanalyse était en perte de vitesse mondiale. Ian Hacking parle même d’une <<débandade>> en Amérique du Nord. Bien qu’à un niveau sans doute plus modéré, cette débandade existait aussi en Europe, comme l’attestent de nombreuses publications mettant en cause la psychanalyse, tant sur le plan de son manque d’efficacité thérapeutique, de son positionnement éthico-politique réactionnaire – les prises de parole publiques des psychanalystes furent par exemple presque toutes très défavorables au Pacs à la fin des années 1990 – ou encore de ses aberrations théoriques, et comme l’atteste également le succès des cures concurrentes, comme les thérapies cognitivo-comportementales. Sans entrer dans la controverse sur le sujet, il est clair, en tout cas, que cette discipline n’a plus le vent en poupe. Et cela a eu des conséquences importantes pour la cause pédophile qui s’est trouvée privée d’un allié théorique de taille. La cause pédophile ne put désormais plus prendre appui sur un contrefort aussi fragilisé. Cette fragilisation a d’ailleurs été pour partie produite par le soutien théorique que la psychanalyse a pu objectivement constituer pour la cause pédophile, tout particulièrement en défendant l’idée d’une sexualité infantile exacerbée justifiant les opérations de symétrisation que j’ai pu décrire plus haut. Non seulement la cause pédophile ne put plus compter sur une discipline aussi vulnérable, mais c’est la psychanalyse  elle-même qui fut mise en cause dans la mesure où elle aurait contribué à rendre possible l’évènement pédophile dans les années où elle était bien plus influente. C’est ainsi que peut se comprendre le fait que certains psychanalystes prennent leurs distances avec Freud en misant sur Ferenczi. Catherine Bonnet accusa ainsi Freud d’avoir transformé Laïos en victime et Œdipe en coupable, alors que le premier ne serait qu’un <<pédophile>> (cette désignation anhistorique est de son fait) et le second une victime. Ce retournement de certains psychanalystes contre les pédophiles fut d’ailleurs souvent mal perçu par les pédophiles eux-mêmes qui n’ont jamais eu de mots assez durs contre eux.  C’est le cas par exemple de René Schérer: <<Notre seul tort est d’avoir mal jugé de la force des oppositions à cette tendance de la « libération sexuelle » qui était déjà, pourtant, en train de mobiliser une réaction extrêmement puissante, en Amérique, en Angleterre, d’abord, puis en France dès les années 1980. Réaction qui avait l’énorme atout de l’appui des officines policières, de l’institution judiciaire, d’une partie des institutions éducatives. Tout un pan de la psychanalyse lui a fourni une légitimation théorique contre laquelle les analyses lumineuses mais un peu trop singulières de Foucault ou de l’Anti-Œdipe n’ont pu faire le poids.>>

 

Dans la période récente, certains psychanalystes ou théoriciens influencés par la psychanalyse ont procédé à une extension notable du domaine de l’inceste. La théorie de l’inceste du deuxième type en est sans doute l’exemple le plus connu. L’inclusion de la pédophilie au sein de l’inceste a été perçue par certains analystes comme une occasion inespérée d’extension de la supposée universalité de la prohibition de l’inceste. D’une manière générale, les psys et médecins ont été particulièrement imaginatifs dans leurs théories étiologiques et typologiques de la pédophilie. Leurs propositions thérapeutiques l’ont été tout autant. En tout état de cause, certains ont accueilli à bras ouverts les pédophiles que leur envoyait le système judiciaire : ce fut là une clientèle nouvelle car <<le pédophile peut être aidé et guéri s’il le veut et se soumet à une analyse faite par un psychanalyste qui tient sérieusement compte des rêves et a été profondément analysé lui-même>>. Ce fut, par exemple, l’occasion de recycler la théorie téléologique du <<blocage>> qui avait servi pour expliquer le comportement homosexuel : les pédophiles furent alors considérés à leur tour comme <<bloqués>> au <<stade>> infantile. Et de même qu’on avait mis en cause le rôle des mères dans certaines théories de l’autisme, on les incrimina désormais s’agissant du développement psychologique de leurs enfants : <<Derrière tous les pervers, affirme le psychanalyste Gérard Bonnet, il y a toujours une mère trouble>>

 

IMAG0017

En 2004, des psychologues, sous l’influence doctrinale de la psychanalyse, qui accorde comme on sait une place surdéterminante à la phase infantile dans l’ontogenèse humaine, ont contribué à produire une des plus importantes catastrophes judiciaires de l’histoire de France : l’affaire d’Outreau. Comme on s’en souvient, c’est au cours de cette affaire que des innocents ont été emprisonnés au motif d’abus sur mineurs. Ce sont en effet les psys qui ont accrédité l’idée que les enfants ne pouvaient jamais mentir et qu’il fallait éviter toute <<guerre aux enfants menteurs>>. La question de l’enfant qui ment, telle qu’on pouvait la lire dans Psychopathia Sexualis ne correspondait-elle pas à un état dépassé de la science ? Cela était particulièrement vrai dans le contexte post-Dutroux où l’on pensait qu’il était <<absolument rarissime que des enfants très jeunes ou en période de latence inventent ce genre d’histoire>>, où l’on pensait que la parole de l’enfant <<devrait être au-dessus de tout soupçon>>. Or il s’avère qu’ils ont menti. S’il est c

 

ertain que l’expertise psychiatrique s’effectue en France dans des conditions déplorables, cela n’explique pas tout. L’historien de la  psychanalyse Mikkel-Borch Jacobsen est intervenu dans le débat afin de montrer en quoi l’expertise psychanalytique, si elle n’avait pas seule créé l’affaire d’Outreau, avait largement contribué à la rendre possible dans la mesure où <<l’usage de la méthode de déchiffrement psychanalytique ne garantit aucunement contre l’erreur, car sa souplesse pr

 

oprement élastique lui permet d’aboutir aux conclusions les plus contradictoires>>.

 

Mais la psychanalyse ne fut pas la seule discipline à faire défaut à la cause pédophile. D’autres modifications du paysage intellectuel intervinrent.

 

Page 179-181

 

 

L’enfant interdit

Comment la pédophilie est devenue scandaleuse

Pierre Verdrager

Ed Armand Colin

Be the first to comment on "L'enfant interdit : quand la psychanalyse retourne sa veste"

Leave a comment