Le rap est la musique préférée des français, de Laurent Bouneau, Fif Tobossi et Tonie Behar

Quelle est leur légitimité ?

Toute la raposphère s’est posée la question de la légitimité des auteurs – Fif Tobossi, Laurent Bouneau – de donner leur avis sur le rap. Quelle stupidité ! Faut véritablement avoir un esprit étriqué et une mauvaise foi sans bornes pour s’interroger sur leur pertinence. Enfin, si le directeur de programmation de la première radio sur le rap (c’est un fait, une évidence) et le rédacteur du premier site internet de rap en France (c’est aussi une évidence) ne sont pas légitimes pour parler du rap; qui le sera ?

Et pour Fif, sa légitimité est doublée d’une réussite professionnelle incontestable. Il a démarré avec ses deux potes, une caméra en main. Ils ont mouillé le maillot, créé leur site et aujourd’hui, ils sont premiers sur Internet et leader du marché rap sur le web. C’est respectable et bien plus parlant que tous les beaux causeurs du rap qui n’ont jamais rien fait d’autres que de causer. Lui a mis les mains dans le cambouis et vit de sa passion. C’est beau et au lieu de le massacrer, nous devrions nous féliciter d’avoir enfin un connaisseur aux manettes. Car si la musique tend vers l’immatérialité, Booska P est appelé à prendre encore plus d’ampleur et d’influences. Qu’un passionné, un noir, un gars de banlieue en soit le moteur est quelque chose de très réjouissant et exemplaire. Et quand il dit qu’il ne promeut pas des vidéos d’artistes nuls, je le comprends. Il faut faire des choix et ce n’est pas parce qu’on est du cru que l’on doit accepter tout et n’importe quoi. Il circule tellement de merdes dans ce milieu qui manque cruellement de professionnalisme et de créativité que je comprends parfaitement qu’il se retrouve entre deux feux et doive prendre des décisions difficiles. Il a plus de pression car ces artistes, il les a fréquentés et il est issu de leur terreau. C’est un business, le rap. Et trop souvent les gens l’oublient.

C’est un livre que je conseille à tous les amateurs de rap et notamment à tous les aspirants rappeurs qui souhaitent comprendre comment fonctionne celui qui sélectionne les chansons qui seront matraquées aux millions d’ados et adultes qui écoutent sa radio.

Laurent Bouneau, la cinquantaine, est le directeur des programmes de Skyrock. Et oui, c’est le boss du rap français.

Fif Tobossi, la trentaine, est le rédacteur en chef de Booska P (sans animosité aucune, c’est un hangar de vidéos, de clips, d’images et d’interviews filmés. Mais c’est le premier hangar. Et le modèle de tous les autres.)

Tonie Behar, la quarantaine, est écrivain. C’est la femme de Bouneau. Sa contribution a dû être la réécriture des textes de ses acolytes. Elle intervient aussi directement à la fin du livre avec une ode à son mari, passionné de musiques, jeune dans sa tête….; j’ai trouvé la turlutte publique inutile, gênante.

Leur business s’adresse principalement à des ados passionnés de rap.

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Skyrock, radio commerciale et consensuelle

Laurent Bouneau explique son parcours sur Skyrock et confirme la raison pour laquelle la radio pirate La voix du lézard s’est spécialisée dans le rap. L’intérêt de cette histoire est qu’elle permet de comprendre l’état d’esprit des dirigeants de cette radio. Pour ne pas disparaître quand les radios libres ont été autorisées et que l’État a imposé un minimum de 40% de chanson française à toutes les radios musicales, Bouneau, déjà programmateur de La voix du lézard, a eu la bonne idée de prendre la vague du rap, phénomène émergent et répondant aux attentes du gouvernement pour remplir sa grille des programmes. C’est tout. Ce ne sont pas des férus de rap qui ont créé la première radio dédié à ce genre musical, c’est clair. Ce sont des opportunistes, qui se trouvaient au bon endroit, au bon moment, et qui ont fait au mieux pour continuer d’exister.

Skyrock, ce sont des commerçants qui s’assument en tant que tel. Et je trouve que cela a le mérite de la clarté. Je crois à la sincérité de Laurent Bouneau car elle suinte à chaque fois qu’il traite d’un sujet dans ce livre. Ce qui l’intéresse, c’est de ne pas faire de vagues avec les autorités (proscrit les propos hardcore au maximum, évite les textes communautaires « rap de village » et les artistes sulfureux et clivants), toucher le plus grand nombre de personnes (d’où du rap à l’eau marque de fabrique de Skyrock, des artistes consensuels, des textes positifs, cosmopolites, et la promotion de ces chansons passe-partout et de leurs auteurs; Maître Gims, Soprano, Jul….) pour maintenir sa position sur la tranche de la population qui l’intéresse : les ados. J’ai appris grâce à ce livre par exemple qu’il a interrompu West Coast, l’émission spécialisée de Stomy Bugsy parce que Hamed Daye, le co-animateur, invitait Kemi Seba régulièrement sur ses ondes.

 

Stomy trouvait de moins en moins de temps à consacrer à <<West Coast L.A.>>, confiant le plus souvent les rênes de l’émission à son acolyte Hamed Daye. Les problèmes ont surgi quand Hamed Daye, sortant du cadre strictement musical de l’émission, s’est mis à inviter régulièrement Kemi Seba, un militant racialiste noir français bien connu pour ses opinions anti-Blancs et antisémites. Plusieurs fois condamné par la justice française pour incitation à la haine raciale, il défendait allègrement ses idées au micro de Skyrock. Nous avons même reçu une mise en garde du CSA quand Hamed a diffusé un morceau intitulé << Sale Blanc >> et nous avons décidé d’arrêter l’émission. Pour la dernière, Stomy a repris le micro le micro et invité son pote Gynéco … beaucoup plus sympa ! Page 103

C’est un commerçant qui vend de la pub et qui fait tout son possible pour en vendre un maximum au coût le plus élevé. Ses annonceurs veulent toucher les ados. Avec Skyrock, ils y arrivent bien (j’ai appris que Skyrock était la première radio mondiale sur le rap, les radios américaines spécialisées n’étant pas nationales mais tout simplement circonscrites aux villes de diffusion) et Bouneau s’arrange pour qu’ils soient satisfaits. Donc, les rappeurs ne découvrent pas la lune et feraient mieux d’être plus matures. On apprend, ce que je sous-estimais, qu’il y’a de nombreux rappeurs qui passent leur temps à le supplier et le tanner pour qu’il les fasse rentrer dans la playlist de la radio. Et quand il ne s’exécute pas, ces derniers se répandent partout pour cracher leur fiel envers lui et sa radio. Vous vous comportez comme des putes, vous êtes traités comme telles.  Le type est honnête dans sa démarche et ceux qui veulent passer sur ses ondes savent quoi faire : se mouler. Et qui le lui reprochera ?

Il appartient donc aux rappeurs qui visent d’autres publics que des ados, de se construire un réceptacle pour leurs idées, leurs créations. Avec internet, un peu de travail et d’argent, ces rappeurs pourraient créer une radio dédiée à leur approche, faire leurs playlists, s’organiser et cesser de dépendre des désidératas d’un type qui n’a absolument pas la même conception de la musique qu’eux. La matière, le contenu, c’est vous qui le créez. Ce mouvement, c’est vous qui le vitalisez. Il ne tient qu’à vous, rappeurs, de vous libérer. D’autant plus que les maisons de disques subissent l’impact l’Internet sur leurs ventes… Elles ne dénichent plus personne : elles attendent au bord de la rivière que passe un rappeur avec une forte audience sur FB ou Youtube, qu’un Bouneau les rencarde. C’est du tout cuit. Et l’exemple de Youssoupha est assez intéressant puisqu’il a signé en maison de disques, s’est planté sur ses deux albums maison, s’est fait rendre son contrat et en indépendant, a sorti son troisième album, qui lui a cartonné. La consommation musicale est de plus en plus dématérialisée et les maisons ne signent que des gens qui ont déjà fait l’essentiel du boulot par eux-mêmes. Il ne tient plus qu’aux rappeurs de se prendre en main et de rompre avec leurs habitudes d’esclaves volontaires geignards. Sortir de la critique stérile pour des propositions concrètes : à quand une association des rappeurs de France pour se constituer en contrepoids du marché, se faire respecter et peser sur les décisions ?

Vous n’aimez pas Skyrock, ni Booska P, n’allez pas les supplier de vous diffuser. Créez votre Skyrock et votre Booska P et cessez de geindre.

Le rap business est une plantation où les décideurs sont très majoritairement blancs et les ouvriers, noirs et arabes. D’ailleurs, Bouneau a du respect pour le leader du Secteur A, Kenzy, qui avait compris qu’il n’aurait jamais une place dans une maison de disque et qui a décidé de ne dépendre de personne et de créer son mouvement.

Virgin Music, dirigé par l’incontournable Emmanuel de Buretel, s’intéressait de près au développement des projets de Kenzy dont il avait évalué tout le potentiel. De fait, c’était un mec hyperbrillant, militant et déterminé à réussir par lui-même, tant il était persuadé qu’aucune maison de disques n’embaucherait un Noir… il n’avait malheureusement pas tort. Page 160

Si vous voulez un rap à votre image, vous devez être aux manettes. Et si Skyrock et tout le business n’est fait que de blancs n’ayant aucune connaissance de votre passion, comptables et méprisants; c’est à vous et à vous seuls de vous battre pour contourner ce système et créer le vôtre. Bouneau et Fif font et défont des carrières parce que vous leur avez donné le pouvoir. Inutile de venir chouiner après.

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La playlist de Skyrock

J’avoue que ce livre est très intéressant car Bouneau explique avec force détails et anecdotes comment un titre entre dans sa playlist. C’est édifiant et tout rappeur devrait le lire ne serait-ce que pour cela. Comment un programmateur choisit ses titres qu’il bastonnera dans les écoutilles des auditeurs ?

Bouneau s’appuie sur des sondages maison, les données chiffrées sur YouTube, iTunes (le buzz), les principes de Bouneau (de la musique pour toute la France ado, prudente et efficace commercialement). Si le public veut de la merde, il la sert et basta, il prend son bif.

Pour beaucoup, le hip-hop est une passion, un hobby, une échappatoire. Pour eux, mes choix sont rarement les bons. Pour moi, je fais juste mon travail. Ma vision est celle d’un homme de radio qui veut plaire au plus grand nombre et populariser la culture rap. Si le rap était resté entre les mains des puristes, il ne serait jamais devenu populaire. Skyrock a toujours choisi d’être le plus ouvert possible. Pour nous, << Sky is the Limit>>. Page 72

Tout est dit ! Et la puissance de Skyrock est importante. C’est une évidence. il s’attèle à décortiquer toute la mécanique de la playlist et c’est pédagogique. Pour les gens qui reprochent à un programmateur radio d’écouter les chansons avant qu’elles ne soient publiées, c’est juste ridicule. Quand un industriel veut vendre un produit, il va chez les distributeurs majeurs avant pour le présenter et avoir leur avis. C’est habituel et normal. Après tout, c’est le distributeur qui le mettra à disposition du client final, son retour est utile. Et pas que négativement. Si vous voulez toucher le plus grand nombre, vous avez tout intérêt à avoir l’avis de celui qui le diffuse. On ne peut pas lui reprocher de faire son boulot. C’est comme cela dans tous les secteurs économiques. Après, aux producteurs et à l’artiste d’accepter de se mouler ou pas. Avec les conséquences logiques qui en découlent. Évidemment.

J’ai aussi appris que les artistes ne payaient pas Skyrock ou Booska P pour être diffusés. Ce qui est risible. En réalité, c’est un peu comme le système des rétrocommissions dans la grande distribution. Officiellement, personne ne paie Skyrock pour être diffusé (dans la grande distribution, personne ne paie Carrefour pour être référencé). Mais, il est VIVEMENT CONSEILLE de prendre de la pub sur la radio ou le site (en GM, les industriels achètent des pages pub dans le magazine maison, et paient pour d’autres services : ce sont les marges arrières). C’est du même acabit. Et donc, les maisons de disques et les artistes ont tout intérêt d’acheter de la pub pour exister. Bien sûr, il y aura toujours des exceptions à la règle, des contre-exemples pour affirmer le contraire. Quand vous êtes un label spécialisé avec un portefeuille de rappeurs, vous avez tout intérêt à faire de la pub sur Skyrock et Booska P si vous voulez placer une bonne partie de vos poulains. C’est aux artistes et maisons de disques de dire ce qui se passe dans les couloirs du rap business (mais le dire, c’est se griller et griller son écurie. Donc, personne ne confirmera cela). Cette pratique est aussi vieille que l’industrie de la musique et aux USA, elle a un nom : la payola.

L’histoire générale du rap

Dans cette partie, Bouneau et Fif s’attèlent à nous remémorer l’histoire du rap venu des USA et les raisons pour lesquelles ce mouvement a pu s’intégrer au paysage français. C’est très riche et les informations données par Bouneau sont aussi recoupées par le livre de Matthias Cardet, L’effroyable imposture du rap. Évidemment, la part de Skyrock en France dans cette histoire et dans l’émergence de groupes de rap majeurs, de rappeurs marquants, est centrale, et le nier serait juste stupide. Évidemment, ce sont des personnes issues des milieux branchés parisiens et non des banlieusards, qui ont importés le rap en France et je dois reconnaître que la théorie de Laurent Bouneau sur la raison principale pour laquelle le rap a pris en France est assez juste et vérifiable. Si La voix du lézard ne s’était spécialisée dans le rap, la caisse de résonance aurait été bien moindre et similaire à d’autres pays européens où le rap ne s’est jamais véritablement installé. NRJ et les autres radios n’ont jamais voulu jouer du rap et encore aujourd’hui, ces radios le snobent. Skyrock, qu’on le veuille ou non, a été le porte-avions du rap en France.

Les rappeurs majeurs

Les mythiques NTM et IAM avec tout ce que cela implique de mythes, la FF, le Secteur A, Gyneco, Booba, La Fouine… Tous les passages obligés du rap français sont présents. La partie de Fif basée sur les 6 écoles du rap français me paraît plus intéressante. Pour le reste, ce sont de bonnes fiches wikipédia matinées parfois de quelques polémiques marquantes et une ou deux anecdotes sans grands dommages (prudence) sauf pour Booba (en conflit médiatique avec Skyrock) et des rappeurs qui n’ont plus besoin de Skyrock pour exister (Oxmo Puccino qui aurait été mauvais lors de son passage à Planète Rap). Son analyse de certaines trajectoires me semble aussi juste, notamment celle sur Le Rat Luciano et Rohff. Les puristes n’y trouveront rien d’inédit sur les artistes cités. On peut aussi difficile leur reprocher de ne parler que des artistes qu’ils connaissent et valident. Ainsi, Diam’s, La Fouine, Sexion d’Assaut, Niro, Orelsan, Lemsi,… et toute la soupe actuelle est mise en avant, célébrés. C’est cohérent. Bouneau souhaite aussi nous montrer qu’il est ouvert d’esprit en insistant sur le fait qu’il met des artistes qu’il n’apprécie pas vraiment dans sa playlist quand il juge que ses préceptes ont été respectés sur certains titres (Booba, Kaaris). Son analyse de Booba mérite d’être entendue et acceptée. Il le trouve calculateur et ma foi, il a bien raison. A l’évidence, il préfère Rohff à ce dernier et donne quelques arguments qui se retournent assez aisément. Ce n’est pas un catalogue de tous les rappeurs français et il faut bien avouer que les principaux ont été cités et leur apport au rap étayé.

C’est un livre important et qui mérite d’être lu par tous ceux qui gravitent dans cet univers. C’est une vision du rap et pour qui veut comprendre où nous mène Skyrock, il est indispensable de le lire. De nombreux sujets sont soulevés (les émeutes, les Victoires, les clashs, les émissions spé, sauvez le soldat Bellanger (il oublie de parler tout de même de sa pédophilie. Faut bien becter !), les amerloques.…) et traités. On ne peut pas dire que Bouneau ne prend pas position. Il fait des choix qu’il justifie. On n’est pas obligé d’être d’accord avec lui mais au moins, il est cohérent, lisible et prévisible. Si vous voulez tourner jusqu’à indigestion sur Skyrock, vous saurez ce qu’il vous reste à faire. Ce qui est sûr, c’est que j’ai compris son boulot et tout ce que cela implique comme pressions, contestations, haines, soumissions, génuflexions… Et je sais qu’il aura pour dauphin Fred Musa. Donc, les rappeurs suceurs, vous savez qui vous devez déjà commencer à lécher.

Notre exemplaire est disponible sur la chaîne de lecture.

Osez le bon sens !

YDM

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