Le nouvel aventurier : le skipper d’Etienne Liebig

Voici un extrait du livre d’Etienne Liebig, les nouveaux cons, qui met en lumière la tartufferie de ces courses nautiques sans réel intérêt sportif. Dans ce moment particulier de sortie héroïque des aventuriers modernes et modèles, rions de ce plan marketing astucieusement bien mené.

 

Le nouvel aventurier fait l’unanimité pour son courage, son abnégation, son esprit de sacrifice, comme disent les journalistes qui ont beaucoup d’imagination et peu de vocabulaire. Bref, il fait l’admiration de tous. On se dit : ce mec-là est entre Ulysse et Frison-Roche ! Il part, avec son sac à dos, découvrir des terres lointaines, poussé par un élan de générosité et une soif de l’inconnu et de la rencontre. Hélas, c’est un nouveau con aussi, mais bronzé par le soleil et la neige.

Il y’a deux types d’aventuriers médiatiques, le marin qui nous fait sa petite << route du rhum >> chaque année, et le blaireau pseudo scientifique qui part au pôle nord entouré d’une équipe de journalistes et d’hélicos. Notez que depuis une dizaine d’années, même Gérard Holtz n’ose plus appeler << nouveaux aventuriers >> les connards du << Paris-Dakar >>.

Le skipper

Pour le skipper, l’essentiel de l’aventure consiste à trouver des sponsors suffisamment crédules pour imaginer que l’image de leur boîte se trouvera valorisée par les paquets de vagues qui frappent les flancs de leur trimaran. Chacun veut son nom sur la voile et chaque commentateur se plaît à répéter, des dizaines, des centaines de fois, le nom de la marque en question, histoire de montrer au sponsor qu’ils ont fait une affaire en investissant leur budget pub d’une année dans cette << belle aventure humaine, la dernières probablement, n’est-ce pas Jean-Pierre ? >>. Les courses de bateaux se sont transformées en rayonnage de magasin et c’est toujours avec un grand plaisir que l’on entend que << Tampax >> dépasse << eaude Jael >> dans les Cinquièmes Rugissants ou que << petits pois >> a détrôné << papier chiottes >> sous le vent.

Plus extraordinaire encore, les skippers, vivant un véritable calvaire, dormant sept minutes par nuit, sont toujours là à 20h 17 pour l’interview en direct du journal télé. On les voit coincés dans leur cabine, à nous raconter leur souffrance, mais aussi << le merveilleux plaisir d’être seul face à l’élément >>.

Quelques passages obligés de cette incroyable << guerre contre soi-même >> : les skippers croiseront des dauphins et parfois des baleines ; les skippers prendront la mauvaise route sans vent ; les skippers se feront un petit plaisir en buvant un coup de champagne; la femme et les enfants du skipper lui parleront en direct et nous serons émus, la femme skipper promettra à son petit garçon resté en Bretagne que maman sera là à Noël ; un concurrent malheureux va échouer, mais ses adversaires vont se porter à son secours, car ce sont, avant tout, des << hommes de la mer, solidaires, forcément solidaires >> ; l’ordinateur de bord va tomber en panne, le skipper se dirigera à l’ancienne grâce aux étoiles et au sextant, et un peu grâce au GPS embarqué, aux satellites et aux hélicos: la communication va être coupée entre le PC course et le skipper, nous allons être inquiets deux jours et une nuit, puis tout rentrera dans l’ordre et il faudra rendre hommage aux anciens de qui << on a tout appriset qui sont de grands marins >>. Ces nouveaux cons arriveront heureusement à bon port, en bateau ou en hélico, sous les hourras de leurs fans et secoueront le champagne, toujours << heureux de retrouver la terre ferme >>.

Etant donné les riques pris et les accidents de parcours, on peut sincèrement se demander si les vrais aventuriers ne sont pas les pêcheurs qui , chaque jour, partent gagner leur vie sur des mers parfois mortelles, poussés par le besoin de bouffer. Ah oui, pardon, ils n’ont même pas de sponsors.

Page 27-29

Les nouveaux cons, Ed. Michalon, 17€

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