Le culte de la culture

Oui, je sais ! A longueur de journées, moults précepteurs s’échinent à nous rappeler combien la culture est un élément indispensable pour toute personne souhaitant devenir quelqu’un d’important dans la société.

Soyez cultivés, donnez-vous une chance supplémentaire d’intéresser votre futur recruteur et de vous intégrer durablement dans la société. Oui, la culture est un atout formidable. Mais en faire un élément fondamental de son insertion professionnelle interroge le péquin de base  que je suis.  En quoi est-il utile de lire  »la princesse de Clèves » pour être un bon jardinier, menuisier, standardiste ou fonctionnaire préposé aux voiries de la ville de Paris ? Car, il s’agit de cela. Qu’un ambassadeur ait absolument besoin de culture générale pour bien accomplir sa tâche, est une évidence quasi mathématique. Mais, l’ouvrier, l’employé de base, a-t-il nécessairement besoin de ça pour son travail ? Non !

La culture promue partout et pour tout n’est qu’une autre conséquence de la société de  »bullshit » dans laquelle nous sommes plongée. La réorientation des politiques économiques vers les secteurs du tertiaire au détriment des industries est à la base de cette accélération, de ce culte de la culture. Non, vous pouvez respirer, vivre et mourir sans jamais avoir avalé un seul recueil de  »la pléiade », sans jamais avoir lu  »Guerre et Paix » et bavassé avec quelque obscur connaisseur de toute la philosophie allemande. La plus belle arme contre la bêtise vous a déjà été allouée naturellement : le bon sens !

En réalité, la prolifération de services immatériels justifie cette injonction à la culture à tout prix. Quand vous n’avez rien de concret à vendre, vous êtes d’abord jugé sur votre apparence : physique, intellectuelle, comportementale. La culture y occupe manifestement une place de choix.  Votre aptitude à meubler, à intéresser, à séduire compte davantage que votre compétence réelle. Dans une société de la communication, le talent seul ne suffit pas. C’est la raison pour laquelle les journalistes aujourd’hui sont pratiquement que des mannequins peu crédibles et qui d’ailleurs se plaignent de n’être vus que comme des potiches.

Dans une société industrielle, on est jugé sur ses qualités professionnelles, sa fiabilité, pour se démarquer. Bien sûr, la glose inutile peut être un plus, mais elle vient en supplément de vos qualités techniques. Dit plus simplement, quand vous êtes un ingénieur, un agriculteur ou un tourneur-fraiseur, on s’en fout que vous ayez suivi votre chemin de croix de Proust tant que vous êtes un bon ingénieur, agriculteur, tourneur-fraiseur.

Dans les services, la culture est un avantage concurrentiel indéniable. Si vous comptez vous perdre dans le journalisme, le tourisme par exemple, en plus de vous créer un réseau, vous vous devrez  d’avoir un minimum de culture générale pour pouvoir justifier votre salaire. C’est compliqué d’être un guide touristique si l’on n’a pas une bonne culture historique. Cela fait partie du boulot.

Le culte de la culture est aussi vivant car il sert de moyen d’écrémage; il permet de justifier votre non-intégration, de vous renvoyer à votre milieu social et vous laisser croire que vous n’êtes pas assez bien pour certains métiers. Ces gens déjà installés et ayant parfois soufferts pour avoir leurs privilèges en font un pré-requis indispensable pour pouvoir réserver les postes à leurs rejetons. C’est une rente de situation et ces personnes s’exonèrent de la concurrence pure et non biaisée en imposant ce type de caractéristiques très élitistes qui verrouillent l’accès à certains postes par le seul mérite de son travail. L’on sait parfaitement que pour avoir une certaine culture, il faut avoir passer beaucoup de temps à glander qu’à bosser. Il est donc très difficile de tomber sur des personnes de milieux défavorisés qui surmontent cet handicap. Il faut avoir du temps à perdre pour se cultiver. Certains y arrivent néanmoins comme Guaino ou Michel Onfray (ancien prof) … Et je dois à la vérité de dire que pour des fonctions de premier plan, de représentation, il soit réellement nécessaire d’avoir de la culture.

Par contre, lorsque l’on pousse le bouchon jusqu’aux postes d’exécution, techniques, cela devient contre-productif  voire dangereux. Non, vous n’êtes pas obligé de rouler en  »Ferrari » pour prendre la A20; une  »Twingo » suffit largement. Mais à force de pousser les parents à ne penser qu’à la culture générale pour leurs enfants, on finit par les désintéresser aux métiers manuels, et à la persévérance nécessaire pour forger de bons techniciens. On juge le maçon au pied du mur. Pas à son bagage culturel.

Que recherche le monde aujourd’hui ?

Des hommes et femmes qui maîtrisent leur sujet à des tarifs compétitifs : compétence, bon rapport qualité-prix

Que recherche-t-on en France aujourd’hui ?

Des hommes et femmes, cultivés, qui maîtrisent leur sujet à des tarifs compétitifs : culture générale, compétence, bon rapport qualité-prix

La culture générale est un surcoût évident; en temps, en formation, en argent. Pour quel but ? Sachant d’ailleurs que face à la pénurie dans certains secteurs d’activités, l’on ne lésine pas à aller chercher à l’étranger dans des pays qui ne présentent pas les mêmes exigences culturelles que la France, des ingénieurs, informaticiens, et autres techniciens spécialisés. Cela n’a aucun sens. Soyez bon et ensuite, cultivez-vous; mais soyez d’abord bon dans ce que vous faites. Or, en France, on dissémine et dilue la connaissance sur des tas de matières dans des étapes fondamentales de la formation des élèves au lieu de la concentrer sur des matières principales. Le cas de l’école primaire est patent. L’objectif unique est d’avoir des gamins qui savent lire, écrire et compter avant d’entrer au collège. Est-ce le cas aujourd’hui ? Qu’a-t-on fait pour remédier à la situation ?

La compétence et non la glose inutile. La situation actuelle de la France est sans doute due à l’incompétence technique de nos élites gouvernantes, qui savent briller dans les dîners et les salons parisiens mais se font balader dans les commissions à Bruxelles, par des lobbyistes probablement moins obnubilés par l’art contemporain que par la maîtrise totale de leur sujet. Combien de politiques savent de quoi ils parlent lorsqu’ils ergotent sur l’économie ? Sur l’écologie ? Sur la finance internationale ? Sur la génétique ? Sur la littérature d’ailleurs (on sait très bien qu’ils ont des nègres pour leur écrire leurs livres et on a vu des ministres en Allemagne débarquer pour plagiat. En France, … Non… Cela n’existe pas, ils sont tous intègres, n’est-ce pas ?).

J’ai d’ailleurs toujours été effaré par la capacité de certaines personnalités à connaître toutes les dates et évènements historiques majeurs de leurs pays et leur incapacité à anticiper les difficultés dans lesquelles la France se retrouve. Mise en pratique impossible. La culture gé, à l’évidence, ils l’ont, la compétence, ils ne l’ont pas très souvent. Mais qui cela intéresse ?

Car en France, être cultivé, c’est pratiquement le synonyme d’être compétent. S’il suffisait d’être cultivé pour être bon, L’ENA serait le MIT; et ça se verrait.

Bien évidemment, l’un ne s’oppose pas à l’autre. On peut être compétent et cultivé et nous devons tous tendre vers cette double aisance. Mais à défaut d’y arriver, il vaudrait mieux être compétent. Le trouble en France est cette propagande latente qui privilégie la vacuité à la technicité, la glose à la maîtrise, la culture à la performance.

L’on retrouve cette attitude dans le mépris des disciplines et orientations dites manuelles. L’on a fait détester la compétence technique, l’apprentissage d’un métier utile, de sciences dures aux élèves, pour des domaines littéraires et généraux. Ce culte de la culture n’est que la résultante de cette défiance envers la technique au bénéfice du bullshit.

Il ne s’agit en aucun cas de déshabiller l’un pour habiller l’autre, je le répète, mais d’insister en priorité dans les domaines concrets qui valent immédiatement un emploi, une insertion sociale et professionnelle. Il est toujours intéressant d’en savoir plus, d’apprendre et de s’instruire pour mieux comprendre le monde. C’est d’ailleurs une connaissance la plus large possible qui permet de générer de l’intelligence. De grands chercheurs ont révolutionné la science en adaptant dans un champ différent des notions ou principes qu’ils ont acquis dans d’autres champs.
Il y aura toujours des métiers à baratin et l’on aura toujours besoin d’avoir une élite, la plus cultivée possible.

Mais la démocratisation de cette culture crée et créera davantage d’incompétence et de reproductions sociales. Dans les métiers qui relèvent du secteur primaire et secondaire, si vous devez vous orienter, privilégiez une maîtrise profonde de votre métier à la culture. Soyez compétent d’abord, cultivé après. In fine, votre approfondissement vous poussera à vous cultiver pour continuer de progresser et donc, en creusant le sillon de la compétence, vous finirez nécessairement par traîner derrière vous un petit bagage culturelle. Car, un agriculteur cultivé, un électricien cultivé, un maçon cultivé, ne servent à rien s’ils ne sont pas bons dans leur travail.

Par contre, si vous avez l’intention de finir fonctionnaire, syndicaliste, journaliste, galeriste, artiste, … bref d’avoir une occupation adossée sur rien de concret, cultivez-vous; ce sera votre compétence.

Et pour le reste, à savoir la vie quotidienne, sachez autant que vous le puissiez et si vous vous en foutez, ne vous faites point de grief. On s’en passe très bien aussi. On a vu des hommes mourir à la sortie du théâtre entourés de nuées de gens très cultivés; ils avaient simplement oubliés dans leur immense culture, de se former au massage cardiaque.

C’est ça, faites des choses utiles pour vous, regardez les films qui vous plaisent, écoutez la musique qui vous sied et si l’on vous dit que vous n’avez aucune culture, rétorquez à ces doctes crétins qu’un caporal moustachu féru de Wagner a fait marcher au pas de l’oie la plus belle culture du monde. Et que les incultes s’en souviennent encore.

Quand les gens ont faim, la belle culture, vous savez où ils se la foutent ?

Du concret, de la compétence et peut-être, de la culture.

 

Osez le bon sens !

YDM

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