[Laurent Mucchielli] Babylon By Bus ? Combattre la ségrégation scolaire en Angleterre et aux USA

Si vous demandez à un(e) sexagénaire blanc(he) de Boston, Cleveland ou Los Angeles ce qu’est le busing, il ou elle vous parlera sans doute des politiques de déségrégation scolaire des années 1970. En posant la même question à Londres, Manchester ou Bristol, on vous évoquera immanquablement le « réseau de transport en commun », ce à quoi renvoie, tout simplement, l’expression busing system dans le dictionnaire. La raison en est que, contrairement aux États-Unis, les initiatives anglaises de busing ont été très limitées à une dizaine de Local Education Authorities (sur un total national de 146), à un moment de l’histoire où le système d’éducation anglais était presque totalement géré au niveau local : Bradford, Huddersfield, Halifax, Blackburn, Ealing (West London, incluant Southall), Slough, West Bromwich, Walsall, Loughborough (Leicester), Luton, Bristol. Toutes ces zones sont des foyers d’immigration caribéenne ou asiatique (indienne, pakistanaise, bangladaise) importants.

Tout aussi important : contrairement aux États-Unis, le busing anglais était unidirectionnel. Ainsi, de 1962 à 1975 dans la plupart des cas, il s’est agi pour un certain nombre d’enfants immigrés (immigrant children) d’être envoyés, par bus entiers, dans des écoles principalement blanches parfois à 7-8 kilomètres de chez eux. L’inverse ne s’est jamais produit. Le busing américain a engendré un puissant ressentiment racial de ce groupe social fantasmé que sont les « petits blancs », alors qu’en Angleterre, le white backlash a été non pas la conséquence mais bien la cause d’une « politique de dispersion » (dispersal policy) vite dénoncée par les associations immigrées.
Au départ, en 1962-3, un certain nombre d’associations de parents blancs firent pression auprès du ministre conservateur de l’éducation, Sir Edward Boyle, afin qu’il procède à la dispersion d’enfants immigrés dans les zones (comme Southall, non loin de l’aéroport d’Heathrow) où ceux-ci étaient fortement concentrés. Suite à une visite dans une école de ce quartier, le ministre annonça solennellement à la chambre des Communes le 3 décembre 1963 : « Je suis au regret de vous annoncer qu’une école doit désormais être considérée comme irrémédiablement immigrée. Il importe de veiller à ce que cela ne se reproduise pas ailleurs ». C’est cette volonté d’éviter la constitution d’autres écoles « ghettos » qui devait inspirer la circulaire 7/65 (1965) du ministère de l’éducation : « Un tiers d’enfants immigrés environ est le maximum qui est normalement acceptable dans une école si l’on veut éviter les pressions sociales trop fortes et préserver les exigences scolaires. Il est conseillé aux Autorités Locales d’Éducation d’organiser la dispersion des enfants immigrés à travers un ensemble plus large d’écoles, afin d’éviter une concentration excessive au sein d’une école donnée ».

Une extrême variété de situations locales

Le texte de la circulaire cité ici mérite qu’on s’y attarde pour comprendre l’extrême variété de situations dans les zones de forte concentration immigrée entre 1960 et 1980. Il y a d’abord le caractère vague de l’ensemble : « un tiers environ », sans oublier le « il est conseillé » de procéder à la dispersion. La plupart des Local Education Authorities n’avaient pas de statistiques fiables sur le nombre de leurs élèves, et ne disposaient pas de statistiques ethniques de toute façon, lesquelles ne furent introduites qu’en 1991 en Grande-Bretagne. En outre, le caractère non-contraignant de la circulaire permit aux deux principaux foyers d’immigration -à travers l’Inner London Education Authority et la ville de Birmingham- de refuser dès le départ de procéder à la dispersion, par crainte de tous les effets pervers qui en seraient induits. Enfin, la grande autonomie des LEAs avait également permis à la ville de Bradford, à la forte communauté pakistanaise, de procéder à une dispersion en règle depuis 1962, soit une année avant la fameuse visite de Sir Edward Boyle dans cette école de Southall, à l’origine de la circulaire de 1965. Pour le socio-historien, le plus grand flou règne sur une question très peu analysée : combien d’élèves ont été concernés par ce dispositif ? Où exactement, et pendant combien de temps cette politique a-t-elle eu cours ? Il est aujourd’hui presque impossible de le dire avec certitude.
Ce qui est certain, c’est que partout où ce système a été suivi -à Bradford et Southall par exemple-, il a été très mal vécu par les premiers intéressés : les fils et filles d’enfants caribéens et asiatiques, se sentant souvent piégés dans des écoles résolument blanches, complètement privés de repères et en butte aux moqueries ou au harcèlement racial. Riaz Ahmed, de Bradford, se souvient : « Ça ne marchait pas du tout parce que c’était à sens unique. Je me souviens que quelques jeunes Pakistanais comme moi allions dans des écoles blanches, on était dix ou douze, je me souviens bien qu’on était harcelés et insultés, c’était horrible. En plus, ces années de jeunesse sont importantes pour la formation de votre personnalité, et tout cela laisse des traces ». Un autre Asiatique, à Southall, a été interrogé dans le cadre du rapport Education For All (1985) : « J’étais dans un collège où plus de 90% des élèves étaient blancs. Les conséquences étaient terribles. Le groupe d’enfants ‘noirs’ était emmené en bus à l’école et puis était isolé de leurs quartiers Pendant mes quatre années là-bas, aucun élève comme moi n’a assisté à la moindre activité périscolaire, de crainte d’avoir à traverser un quartier blanc à plus de 90% Les Asiatiques vivaient dans la peur d’être attaqués par les différentes bandes de garçons blancs. Quand on courait vers la salle des profs, un enseignant sortait et les dispersait, puis nous jetait dans la cour de récréation et rentrait dans la salle des profs comme si rien ne s’était passé. Les profs n’avaient pas la moindre idée de ce qu’on endurait ».

Provoquer la ghettoïsation en la combattant

Bien qu’ayant pour la grande majorité d’entre eux la citoyenneté britannique, les immigrés dont les enfants se trouvaient ainsi projetés dans un environnement le plus souvent hostile n’avaient pas été consultés du tout quand fut mise en place une politique de dispersion bientôt honnie par les minorités. Si une mobilisation blanche fut à l’origine du busing, ce fut notamment une mobilisation indienne et caribéenne qui en provoqua la chute, lorsqu’en 1975, des militants caribéens à Ealing contestèrent la légalité de la pratique dans les tribunaux et eurent gain de cause : le Race Relations Board décréta que le busing était discriminatoire sauf si l’on pouvait prouver que les élèves avaient une maîtrise déficiente de la langue anglaise. Il n’empêche qu’à Bradford, la pratique eut cours jusqu’au début des années 1980.
L’histoire éphémère de cette politique scolaire méconnue est parcourue de diverses ironies. Historiquement, la plus importante est que l’introduction du busing fut presque concomitante de l’accroissement important, sous le gouvernement Wilson élu en 1964, du nombre de comprehensive schools, écoles ayant pour ambition de regrouper tous les élèves, et qui constituaient donc une menace pour la sélection et pour la perpétuation des élites. L’autre ironie est sociologique : en souhaitant éviter de mettre en place des ghettos scolaires, on a confirmé pour une bonne partie de l’opinion que les établissements accueillant un certain nombre d’enfants des minorités étaient par définition des écoles « à problème », pour laquelle une « dispersion » était nécessaire. Voilà qui illustre l’axiome classique de William Isaac Thomas selon lequel « si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles en deviennent réelles dans leurs conséquences ».

 

 

 

Babylon By Bus ? Combattre la ségrégation scolaire aux États-Unis

 

 

En 1954, l’arrêt de la Cour Suprême Brown vs. Board of Education déclara inconstitutionnelle la ségrégation scolaire. Or, malgré une certaine historiographie traditionnelle, et sans minorer l’importance de cet arrêt dans le combat historique pour les droits civiques, il est indéniable que de nombreuses situations locales ne furent guère améliorées après 1954, et que, comme à Los Angeles, on assista fréquemment à un enracinement plus profond encore de la ségrégation scolaire.
Pour prendre conscience de l’extrême complexité de cette situation, il faut se défier de la distinction automatique opérée entre ce qui relève de la ségrégation inscrite dans la loi (de jure segregation) et ce qui relève de la ségrégation de fait (de facto segregation), légitimée par des mécanismes qui, croit-on, sont « aveugles à la couleur » (color-blind) : lois de l’offre et de la demande, choix personnels, liberté du marché immobilier, liberté de parents consommateurs qui choisissent l’école de leurs enfants, etc.

 

 

 

Articles de Olivier Estèves

 

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