La pédophilie dans la grande presse : quand Libération et Le Monde la cautionnaient

Les arguments pédophiles eurent un grand écho non seulement dans la presse gay, mais également dans certains périodiques éducatifs ou encore dans la grande presse généraliste. Ainsi, le GRED put développer ses arguments dans des revues aussi sérieuses que L’École des parents ou Travail social actualités. Dans les années 1970 et 1980, la question des rapports entre adultes et enfants et les questions elles-mêmes des droits et de l’autonomie des mineurs étaient récurrentes dans la presse. Nombreux furent par exemple les articles qui traitèrent des fugues de mineurs. Le problème des relations sexuelles entre adultes et enfants prenait place dans ce contexte plus large.

 

Ainsi dans le journal Libération, qui était un des principaux canaux de l’expression homosexuelle avant l’apparition de Gai Pied en 1979, la mise en évidence du caractère potentiellement sexuel des rapports entre les adultes et les enfants était une des manières d’aller à l’encontre de l’ordre bourgeois. La question pédophile y était toujours intimement liée à la question homosexuelle. Certaines grandes plumes du journal, comme Guy Hocquenghem, étaient d’ardents défenseurs de la pédophilie. Gilbert Villerot, qu’on a déjà croisé, eut aussi dans Libération largement la parole. Aussi put-il décrire précisément ses relations érotiques avec un garçon de onze ans. Les bonnes feuilles de René Schérer y étaient volontiers publiées. Si l’oppression des homosexuels y était considérée comme la <<même chose>> que l’oppression des pédophiles, c’est aussi parce que ceux qui s’opposaient aux pédophiles s’opposaient dans le même temps aux homosexuels, qu’il s’agisse de la France ou des États-Unis où <<une campagne pédophile battait son plein, animée par toutes les organisations opposées à l’avortement, à l’emploi des homosexuels dans l’enseignement, à la libéralisation des mœurs, à l’intégration des Noirs>>. De très nombreuses pages furent allouées aux pédophiles dans les années 1970 à Libération. On donna la parole à des mineurs affirmant leur joie d’être impliqués dans des <<relations amoureuses>> avec des adultes. Le journal servit même de poste restante à l’éphémère mouvement du Front de libération des pédophiles. Le 9 février 1977, lors des affaires judiciaires impliquant Bernard Dejager, Jean-Claude Gallien et Jean Burckardt pour des attentats à la pudeur sur mineur de quinze ans, on prit fait et cause pour eux. Le lendemain, le journal titrait à la une :<<Des enfants revendiquent leurs droits.>> Le quotidien faisait alors écho à l’émission de Philippe Alfonsi et Bertrand Boulin sur Europe 1 intitulée <<La charte des enfants>> dont l’objectif était de proposer de nouveaux <<droits>> aux enfants. Dans les articles, l’enfant y était décrit comme une victime de l’oppression des adultes. Dans la charte, on réclamait un abaissement à quatorze ans de la majorité sexuelle. Toute autorité y était jugée rétrograde et réactionnaire. L’institution qui incarnait le mieux cette dimension était l’institution judiciaire : certains à Libération, comme Guy Hocquenghem, rejetaient la criminalisation des viols car l’institution judiciaire était jugée bourgeoise et la prison considérée comme une mauvaise solution. Si l’on considérait le caractère fautif du viol masculin, on tombait généralement d’accord pour affirmer que <<le prétoire d’une cour d’assise ne peut être le lieu où se résoudra et se déliera la justice qui doit être rendue aux femmes victimes de la terreur faite par les hommes>> comme un grand moment de justice et de vérité et permit à celui-ci de se présenter en persécuté. Donner la parole aux <<taulards>> était une des vocations de Libération de même que d’avoir un style libéré au sujet de la sexualité : les propos de Dugué – où celui-ci défendit par exemple l’idée qu’un enfant de onze ans demande de lui-même d’être sodomisé – étaient clairement dans la ligne.

 

Mais Libération exécrait tout autant, sur sa gauche, L’Humanité, journal jugé sectaire et ringard qui pouvait relayer, au début des années 1970, les propos hostiles aux homosexuels de son directeur Roland Leroy. L’affaire Marc Croissant, un militant communiste licencié de la mairie d’ivry-sur-Seine et exclu du PCF pour avoir plaidé dans L’Humanité la cause de l’homosexualité et de la pédophilie, donna l’occasion d’une passe d’arme entre Guy Hocquenghem et Roland Leroy, lequel accusa Libération de défendre les pires causes, à commencer par des <<proxénètes d’enfants>> (allusion à Jacques Dugué),  ce à quoi Hocquenghem répondit qu’il s’agissait là d’une basse manœuvre visant à récupérer les voix d’extrême droite. Dans son argumentaire, Hocquenghem mettait sur le même plan homosexualité et pédophilie, la relation pédophile étant un cas particulier d’homosexualité.

 

Le positionnement de Libération n’était pas fait que de rejets. Il impliquait aussi certaines solidarités, comme avec la revue reichienne Sexpol qui , craignant les procès, avait fait appel à Libération pour publier ses courriers des lecteurs favorables à la pédophilie.

Libération, dans ces années, fut poursuivi en justice à de nombreuses reprises, tant pour ses articles que pour ses petites annonces qu’utilisaient certains pour rechercher des mineurs. Serge July, alors directeur du journal, s’en targuait et persiflait : ces attaques fournissaient la preuve de l’indépendance d’esprit du journal victime de l’étroitesse d’esprit des juges. Cette indépendance s’attestait par exemple par la publication d’un dessin représentant  <<une gamine>> faisant une fellation à un adulte avec titre : <<Apprenons l’amour à nos enfants>>.  Le procureur fit référence à ce dessin lors du procès qui visa en 1979 les petites annonces du journal. Guy Hocquenghem s’en amusa, de même que la brève qui relata la condamnation par le tribunal à 3000 francs d’amende en titrant : <<Lutte antitabac. Libération une nouvelle fois condamnation au tribunal. Il est interdit de faire une pipe à son papa.>> July, quant à lui, instaura pour assurer sa défense une homologie entre les attaques contre son journal, et celles qui, au siècle passé, visèrent Baudelaire.

 

Les prises de position de Libération furent à cette époque sans ambiguïté : la défense de la pédophilie était bien la seule chose à faire, et ce d’autant plus qu’on commençait, notamment en Allemagne, à pratiquer sur les pédophiles homosexuels des lobotomies. N’était-ce pas la preuve indiscutable que ceux qui attaquaient les pédophiles étaient bien les nouveaux barbares ?

 

Peut-on dire, pour autant, que cette posture de défense était le seul fait d’une petite élite journalistique parisienne ? Cela n’est pas certain. En 1978, lors de Dossiers de l’écran consacrés aux relations, notamment sexuelles, entre mineurs et majeurs, seuls 5% des appels, selon l’animateur, étaient << contre la libération des rapports enfants-adultes>>.

Libération n’était pas le seul quotidien à défendre la position pédophile. Le journal Le Monde, le <<journal de référence>>, n’était pas en reste. Le quotidien publia par exemple un texte de Gabriel Matzneff, chroniqueur régulier du journal jusqu’à l’affaire du Coral en 1982, où celui-ci faisait sans ambiguïté l’apologie de la pédophilie. Il y défendait des personnes mises en détention provisoire pour une affaire d’attentat à la pudeur sur mineurs de quinze ans. Matzneff dénonça la disproportion entre la longueur de la détention provisoire – trois ans – et le caractère bénin des actes incriminés : les enfants, affirmait Matzneff, non seulement étaient consentants mais en plus <<cela leur avait été fort agréable>>. Matzneff présentait les détenus comme les victimes d’une <<injustice monstrueuse>>. Il en appelait à une modification de la loi dont il précisait qu’elle était un produit de Vichy. En effet, l’écrivain considérait qu’il n’était << pas vrai>> que <<l’éveil de l’instinct et des pratiques sexuels chez la très jeune fille et le très jeune garçon soit nécessairement nuisible et funeste à leur épanouissement>>. Il concluait : <<Les perturbateurs des moins de seize ans ne sont pas les baisers de l’être aimé, mais les menaces des parents, les questions des gendarmes et l’hermine des juges.>> Deux ans plus tard, Le Monde rendit compte avec scepticisme de la soirée <<pédophilie>> du festival de films homosexuels que Lionel Soukaz, avec le soutien du GLH-PQ, avait organisée au cinéma La Pagode. Pourquoi ? Parce que les spectateurs n’avaient pas montré un enthousiasme suffisamment fort à l’égard de la pédophilie. C’est ainsi que <<malgré la liberté des propos, la sincérité des aveux – la plupart tombaient sous le coup de la loi>>, rien n’a pu <<« décrisper » une assistance incertaine malgré tout du bon droit des amateurs de petits garçons>>. Le fait que certains membres du public manifestaient un scepticisme ou un rejet du propos des pédophiles attestait, selon le journaliste, de la persistance d’une <<morale « ancienne » qui , ce soir-là, <<avait pris une revanche>>. D’où la condamnation: <<Les intervenants n’ont pas trouvé le ton qui leur aurait permis de libérer cette sexualité.>>

 

 

En bref, la défense de la pédophilie ne fut pas, dans ces années-là, le seul fait d’obscures feuilles de l’ultragauche libertaire : elle était défendue par les élites intellectuelles dans les grands journaux.

Mais si la cause pédophile eut un tel succès, c’est aussi parce qu’elle semblait s’inscrire dans un mouvement plus général, celui du <<processus>> de libération.

 

Page 38 -44

 

L’enfant interdit : comment la pédophilie est devenue scandaleuse, Ed. Armand Colin

 

Pierre Verdrager

 

 

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