La guerre en Irak a-t-elle été une guerre pour le pétrole ?, de John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt

Certains lecteurs seront tentés de concéder que le lobby pro-israélien a bien eu une certaine influence sur la décision d’envahir l’Irak, mais en ajoutant que son poids dans le processus de décision a été minime. Beaucoup d’Américains et de nombreux observateurs étrangers semblent en effet penser que la véritable motivation pour envahir l’Irak en 2003 a été le pétrole – et non Israël. Selon une des variantes de cette thèse, l’administration Bush était déterminée à contrôler les vastes réserves de pétrole du Moyen-orient, ce qui aurait donné aux États-Unis un formidable moyen de pression géopolitique sur leurs adversaires potentiels. L’administration aurait ainsi conçu l’invasion de l’Irak comme un pas de géant vers cet objectif. Une version alternative de la même thèse fait des États producteurs de pétrole, et plus encore des compagnies pétrolières, les véritables coupables de la guerre, qui souhaitaient voir augmenter les prix, donc leurs profits. On trouve même des universitaires souvent critiques vis-à-vis d’Israël et du lobby pro-israélien, comme Noam Chomsky, pour visiblement souscrire à cette idée popularisée par le réalisateur Michael Moore dans Fahrenheit 9/11.

Au premier abord l’affirmation semble plausible, au vu de l’importance du pétrole dans l’économie mondiale. Mais cette explication se heurte à des difficultés empiriques et logiques. Comme nous l’avons souligné au chapitre 2, le contrôle des réserves pétrolières du Golfea longtemps préoccupé les dirigeants américains. En particulier, ils n’ont jamais cessé de redouter l’éventualité qu’un seul Etat puisse les contrôler. Les Etats-unis ont longtemps eu des intérêts dans divers pays producteurs de pétrole du Golfe, mais aucun gouvernement américain (l’administration Bush inclobby israélienluse) n’a jamais sérieusement envisagé l’invasion d’un Etat producteur si une révolution ou un embargo empêchaient son pétrole d’arriver sur le marché. Mais tel n’était pas le cas de l’Irak : Saddam était prêt à vendre son pétrole à quiconque voulait l’acheter. Par ailleurs, si les Etats-Unis avaient voulu conquérir un autre pays en vue d’en contrôler les réserves, l’Arabie saoudite – disposant de réserves plus importantes et d’une population moins nombreuse – aurait constitué une cible beaucoup plus intéressante. Qui plus est, Ben Laden était ressortissant saoudien, de même que quinze des dix-sept terroristes qui ont frappé les Etats-Unis le 11 septembre (aucun d’entre n’était irakien). Si le contrôle des réserves de pétrole avait été l’objectif réel de Bush, le 11 septembre aurait fourni un prétexte idéal pour passer à l’action. Occuper l’Arabie saoudite n’aurait pas été chose facile, mais cela aurait certainement été plus simple que d’essayer de pacifier une population irakienne nombreuse, bien armée et prête à la résistance.

Rien n’indique non plus qu’en 2002-2003 l’administration Bush obéissait à des motifs liés à l’énergie dans sa décision d’envahir l’Irak. En 1990-1991, en revanche, il était certain que les dirigeants saoudiens avaient appelé l’administration de George Bush à recourir à la force pour chasser les Irakiens du Koweït. Comme de nombreux dirigeants américains de l’époque, ils craignaient que Saddam ne les envahisse ensuite, ce qui aurait fait passer sous son contrôle l’essentiel des réserves pétrolières de la région. le prince Bandar, ambassadeur du royaume aux Etats-Unis, collabora étroitement avec les groupes pro-israéliens afin de mobiliser des soutiens en faveur d’une opération militaire visant à chasser Saddam du Koweït. Mais la situation qui précédait la seconde guerre du Golfe était différente : cette fois, l’Arabie saoudite prit publiquement position contre la guerre. Les dirigeants saoudiens redoutaient qu’elle ne mène à l’éclatement de l’irak et ne déstabilise le Moyen-Orient. Et, même si l’Irakk demeurait intact, il était probable que les chiites se hissent au pouvoir, ce qui inquiétait les dirigeants sunnites de l’Arabie saoudite non seulement pour des raisons religieuses, mais aussi parce qu’une telle situation accroîtrait l’influence de l’Iran dans la région. Par ailleurs, les Saoudiens devaient faire face à une poussée de sentiments anti-américains au sein de leur population, sentiments qui ne pouvaient qu’empirer si les Etats-Unis lançaient une guerre préventive contre l’Irak.

Rien n’indique non plus que les compagnies pétrolières, qui cherchent généralement à s’attacher les bonnes grâces des grands producteurs comme l’Irak de Saddam ou la République islamique d’Iran, aient joué un rôle important dans la décision d’entrer en guerre. Elles n’engagèrent aucune action de lobbying en faveur de la guerre en 2003, que la plupart d’entre elles considéraient comme une aberration. Comme l’observait Peter Beinart dans le New Republic de septembre 2002, << ce n’est pas pour la guerre que l’industrie pétrolière américaine a fait du lobbying pendant toutes ces années; c’est pour la fin des sanctions >>. Comme c’est presque toujours le cas, les compagnies pétrolières voulaient faire de l’argent, pas la guerre.

Pages 278-279

 

Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine

John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt

Ed. La découverte

 

 

 

Osez le bon sens !

YDM

 

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