[Kamerun] Quand François Mitterrand retourne le RDA ou comment Houphouët-Boigny est devenu un traître pour le peuple ivoirien

<< Je suis votre nègre de service, alors ne me bousculez pas ! >>

Prince Douala Manga Bell

 

 

Quand François Mitterrand retourne le RDA*

 

 

  • Rassemblement Démocratique Africain

Dans ces années d’après-guerre, c’est à l’échelle de toute l’Afrique française que les autorités métropolitaines, confrontées aux mouvements nationalistes en pleine expansion, sont à la recherche de personnalités politiques africaines compréhensives à l’égard de la colonisation. Cette quête aboutit le 18 octobre 1950, lorsque, contre toute attente, le leader incontesté du RDA panafricain, l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny lui-même, annonce sa rupture avec le PCF, son allié fidèle depuis 1946. Retour sur la plus belle << prise >> du colonialisme de l’après-guerre…

Pour comprendre le revirement d’Houphouët, il faut le remettre dans son contexte. Depuis 1946, son parti, le PDCI, est engagé dans un bras de fer terrible avec le pouvoir français et les colons ivoiriens. En 1950, le chef du RDA a peur, pour son mouvement et pour lui-même. Un responsable de premier plan de son parti, le sénateur Biaka Boda, a déjà été tué dans des circonstances obscures cette année-là. On l’a retrouvé pendu et déchiqueté dans la forêt, alors qu’il était recherché par la police coloniale. Houphouët lui-même, comme Um Nyobè, est sous le coup d’un mandat d’amener, malgré son immunité parlementaire.

En 1949-1950, la répression contre le PDCI, la branche ivoirienne du RDA, s’accentue. Menaçant, un certain lieutenant-colonel Charles Lacheroy procède à des manoeuvres en novembre 1949 en pays baoulé, en compagnie de mercenaires syriens. La tension monte jusqu’au 30 janvier 1950, à Dimbokro, au coeur du pays. Une foule s’est rassemblée sur la place du marché pour protester pacifiquement contre un nouvel emprisonnement abusif d’un leader du RDA. Au moment de la dispersion, les forces de l’ordre tirent à blanc, mais des colons tirent eux à balles réelles depuis leur domicile, tuant treize Ivoiriens, qui seront enterrés à la va-vite dans une fosse commune sur ordre du gouverneur. Au lieu de rechercher les coupables, les pouvoirs publics arrêtent, par milliers, les militants nationalistes. Et il ne s’agit là que de la pointe émergée de la répression quotidienne. En quatre années d’existence, le PDCI a subi tant d’humiliations : bastonnades des militants à qui l’on fait avaler leur carte du parti, embastillements à répétition et, parfois, véritables actes de torture. Comme le reconnaîtra Pierre Messmer, qui sera gouverneur en Côte d’Ivoire quatre années plus tard, << la répression était sévère >>. Parole d’expert… L’avenir ne s’annonce pas meilleur, puisque les autorités françaises, le 1er février 1950, ont même interdit toute réunion du RDA. D’ailleurs, le Haut Commissaire en AOF Paul Béchard est désormais partisan d’une interdiction pure et simple de ce << parti qui, estime-t-il, tente lui-même un moyen de terrorisme pour vaincre >>. Les dirigeants du RDA en viennent à redouter un scénario à la malgache, en référence aux massacres coloniaux de grande ampleur de 1947.

Voilà ce que subit le parti d’Houphouët lorsque celui-ci, en juillet 1950, est abordé par Paul-Henri Sirieix, conseiller technique du nouveau président du Conseil René Pleven, artisan de la conférence de Brazzaville et dirigeant du petit parti Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR). Sirieix est chargé de prendre langue discrètement avec Houphouët au siège des syndicats de planteurs dirigé par le chef ivoirien, rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris. Son but : proposer une paix des braves au RDA. Houphouët, qui n’a pas la vocation d’un chef de guerre à la Ho Chi Minh, y voit une porte de sortie honorable. peu de temps après, en août 1950, Pleven donne son aval aux discrètes négociations et met dans la confidence son ministre de la France d’outre-mer, François Mitterrand. C’est d’ailleurs dans le bureau de ce dernier que le président du RDA signe l’accord qui fera de lui un des plus fidèles << amis de la France >>, en échange de sa rupture avec le PCF. Les méthodes du ministre sont proches du chantage pur et simple. Décrivant cette entrevue à l’historienne Georgette Elgey, le jeune loup de la IVe République de 34 ans dépeint un Houphouët << assez abattu, assez ému >>. Avant de décrire ce qui ressemble plus à un ultimatum qu’à une négociation : << Je l’ai traité un peu rudement, confie Mitterrand. Je l’ai prévenu que j’allais doubler les garnisons en Afrique et que je le tiendrais pour responsable d’éventuels troubles. Je lui ai expliqué que les revendications humaines, sociales et économiques auraient mon plein appui si elles étaient justifiées. Mais que je n’admettrais pas qu’elles prennent un caractère politique.>>

Mitterrand, qui ne s’interdit pas, lui, de faire de la politique, tirera les dividendes de ce deal franco-africain, en s’appuyant sur ses nouveaux alliés pour asseoir sa domination dans l’UDSR au détriment de son aîné René Pleven. Dans cette affaire, le jeune partisan lyrique de l’Eurafrique << du Congo au Rhin >> a un mérite : il ne s’est pas auto-intoxiqué, comme tant d’autres , sur le mythe de la main de Moscou instrumentalisant le RDA. Il sait que l’apparentement du RDA au PCF était autant un choix par défaut qu’une orientation idéologique. Fidèle à son orientation << eurafricaine >>, qui consiste à abandonner l’Indochine pour mieux conserver l’Afrique, Mitterrand fait la distinction entre le Viêt-minh d’Ho Chi Minh, où << le communisme donne le ton au nationalisme >>, et le RDA où, dit-il, << c’est le contraire >>.

Le 18 octobre 1950, Houphouët officialise le désapparentement du RDA au PCF. Ce retournement discret, qui marquera l’avenir d’un continent, n’est le fait que de quelques hommes. << J’ai conduit ma politique en Afrique noire jusqu’à un seuil de non-retour grâce à l’indifférence des milieux métropolitains et à l’inattention générale >>, analysera Mitterrand quinze années plus tard. L’intelligence de la manœuvre de l’UDSR consiste à vaincre presque en même temps les réticences des deux côtés, que ce soit au sein du RDA ou parmi les colons, en particulier les gaullistes, les militaires et les MRP, qui ont du mal à avaler la << pilule RDA >>. Les fraudes électorales de 1951 auront d’ailleurs pour but de diminuer les scores du RDA, pour ne pas trop heurter ses adversaires. Côté africain, pour reprendre les termes d’un rapport militaire de 1954, Houphouët << mena son jeu seul avec beaucoup de souplesse, de tergiversations, de roueries dignes de Machiavel, se gardant bien de convoquer, soit le Comité de coordination, soit le congrès du parti >>, qui auraient pu renâcler à l’idée de << cette volte-face pour devenir progressivement un parti pro-administratif >>.

Voilà comment quelques ministres habiles ont su garantir aux possessions françaises en Afrique subsaharienne plusieurs années de tranquillité, amorce de la << décolonisation pacifique >> tant vantée dans cette partie de l’Empire. Houphouët emporte en effet dans son << repli stratégique >> toute la classe politique africaine proche de son mouvement.

Toute ? Non. Son secrétaire général, l’Antillais Gabriel d’Arboussier, intellectuel internationaliste proche des communistes, ne se laisse pas démocratique sénégalaise. Au Niger, le Parti progressiste nigérien éclate et le dissident Djibo Bakary crée l’Union démocratique nigérienne. Mais le principal parti africain à s’opposer à ce virage à 180° est l’UPC camerounaise, dont le secrétaire général est vice-président du RDA depuis le congrès d’Abidjan de 1949 (voir chapitre 4). De même, le syndicat proche de l’UPC, l’USCC, refuse de couper les ponts avec la CGT. Les nationalistes qui n’acceptent pas de renier leurs convictions en paient le prix. Isolés, ils ne seront plus considérés, par leurs adversaires comme par leurs anciens alliés, que comme de dangereux << radicaux >> jusqu’au-boutistes. Tel est d’ailleurs tout l’intérêt de la manœuvre de Mitterrand, qui l’explicite sans détour : << En procédant ainsi, on parviendrait sans doute à isoler, pour le réduire, le noyau dur, idéologiquement irrécupérable dont la présence rendait vaine toute tentative de conciliation. On épargnerait en revanche les authentiques messagers de la libération africaine que l’assentiment et la fidélité de leur peuple autant que l’amitié de la France mèneraient aux plus hauts destins. >> << Maintenant, nous pouvons voir se détacher du RDA les éléments communistes et antifrançais >>, se réjouira-t-il un peu plus tard.

Contrairement à ce qu’explique Houphouët, ce changement n’est bien sûr pas simplement tactique, destiné à << tuer le faux prétexte communiste >>. Il ne s’agit pas d’une banale alliance parlementaire, mais d’un retournement total. Le RDA s’engage à ne plus contester l’Union française et à combattre toute forme de participation politique africaine qui ne lui ferait pas allégeance. Houphouët ne reviendra plus en arrière. Le 6 février 1952, l’ << authentique messager de la libération africaine >> apparente le RDA à l’UDSR de Pleven et Mitterrand. Emporté dans cette collaboration, il ne dira rien contre la guerre en Indochine, pas plus que quand, devenu ministre délégué à la présidence du Conseil de Guy Mollet, en 1956, ce dernier se fait voter les << pouvoirs spéciaux >> pour mater le Front de libération nationale (FLN) algérien, ni quand le garde des Sceaux François Mitterrand envoie des nationalistes algériens à la guillotine. C’est le début pour Houphouët d’une promotion fulgurante, avec des portefeuilles ministériels dans les gouvernements Mollet, Bourgès-Maunoury, Gaillard puis de Gaulle. C’est surtout la clé d’un interminable règne sans partage en Côte-d’ivoire, au sein d’un système dont il inventa lui-même le nom, dès 1955 : la << Françafrique >>.

En 1950, Mitterrand ne voit pas si loin. Contrairement à ce qu’il voudra faire croire plus tard, il n’anticipe pas encore la décolonisation. La contrepartie de la bienveillance de l’administration à l’égard du RDA est simple et immédiate : ne plus contester l’Union française << une et indivisible >> et, donc, bannir toute perspective d’indépendance. Sur le plan des revendications sociales, Houphouët ramène un calme plat. A la grande satisfaction du nouveau gouverneur de Côte d’Ivoire, Pierre Messmer, qui , arrivé à Abidjan en 1954, s’émerveille de ce nouvel allié : << Il donne confiance aux industriels en apaisant les conflits sociaux. De 1954 à 1956, il n’y a pas une seule grève en grève en Côte d’Ivoire. >>

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Kamerun, une guerre cachée aux origines de la françafrique 1948-1971

Thomas Deltombe – Manuel Domergue – Jacob Tatsitsa

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