[Kamerun] Contrôler le Cameroun > ou la mise en place du néocolonialisme

Pour comprendre pourquoi ce projet guinéen ne voit pas le jour, il faut se tourner vers le Cameroun. Et plus particulièrement vers un document classifié << très secret >> retrouvé dans les Archives nationales camerounaises (ANY). Rédigé deux ans après la création de l’UPC, ce document indique assez clairement l’état d’esprit qui règne dans certains cercles français à la fin des années 1940. Signée par la Direction des Affaires économiques et du Plan, cette << note sur la souveraineté française >> est si révélatrice et d’un cynisme tel qu’elle mériterait d’être citée intégralement. On se contentera ici d’en révéler les principaux enseignements.

Partant du constat que la France perd du terrain dans ses possessions françaises, au Levant comme en Indochine, et se trouve donc << brutalement dépossédée de tout atout économique >> dans ces territoires, l’auteur anonyme de cette note indique l’urgence de s’inspirer de la << politique coloniale anglaise qui, lorsqu’elle est amenée à effectuer des replis politiques (Nigéria), sait s’assurer des points d’appui économiques placés aux positions clés qui lui permettent de rester maîtresse de la situation générale, et d’assurer dans les meilleurs conditions la défense de ses intérêts >>. L’exemple britannique montre en effet que ces << points d’appui >> permettent de garder la souveraineté de fait sur les territoires (ou, dans le pire des cas, de négocier en situation de force) en cas d’évolution de leur statut politique et juridique.

Au Cameroun, pays stratégique mais mal arrimé à la métropole du fait de sa situation juridique particulière et de l’influence dissolvante des territoires britanniques limitrophes, il est primordial – poursuit la note – de s’assurer que les intérêts privés français soient défendus efficacement et que les investissements publics récemment effectués sur le territoire dans le cadre du FIDES ne tombent pas dans des mains adverses. Or, souligne le document, << il est à peu près certain que soit à la fin d’une troisième guerre mondiale, soit en 1956, c’est-à-dire dans six ans, le statut politique changera. Il est peu probable que la France verra son mandat reconduit pour une nouvelle période décennale>>.

La note identifie donc les différentes installations stratégiques que la France doit conserver au Cameroun. Trois points prioritaires : le port de Douala, la centrale électrique d’Edéa, les terrains d’aviation de Douala, Bertoua et Garoua; et deux points secondaires : le réseau ferré, les phares et balises. Pour chacune de ces << positions clés >>, il convient de changer le statut juridique de ces équipements et de s’assurer que de tels changements soient rendus << acceptables >> aux yeux des responsables politiques et de l’opinion publique. Pour ce faire, l’idée est de mobiliser discrètement des entreprises privées de confiance ou des organismes publics ou parapublics, français dans les deux cas. De cette façon, les installations stratégiques ne seront pas << transférées de plein droit aux nouvelles autorités locales devenues souveraines >>, comme ce fut le cas par exemple en Syrie ou au Liban; et << les intérêts français pourront alors, en toute hypothèse de souveraineté, contrôler la vie économique du territoire >>.

L’auteur de la note suggère assez précisément quels montages pourraient être organisés pour subtiliser au Cameroun sa souveraineté économique. Ainsi, par exemple, les terrains d’aviation pourraient être achetés par Air France ou par les bases aériennes, tandis que le domaine immobilier et le matériel de la régie camerounaise des chemins de fer pourraient être transférés à l’Office central des chemins de fer de la France d’outre-mer (OFERFOM). Le cas du port de Douala est << plus important et plus délicat à résoudre >>, car << il appartient de plein droit au Territoire >>. La stratégie consiste donc à déclasser le terrain de façon à le faire tomber dans le domaine privé, puis à le vendre ou à accorder un bail emphytéotique << à une société privée ou d’économie mixte à prédominance d’intérêts français >>. Ces deux opérations, exigeant un décret du Conseil d’État et un accord de l’ARCAM, << ne devront donc pas éveiller de soupçons et être conduites avec la plus grande prudence, souligne la note. Elles devront donc être présentées comme assurant un avantage important pour le Territoire>>.

Au terme de ce programme de substitution, la France devrait à l’évidence rafler la mise. D’une part, ce programme devrait éviter que << l’esprit généreux du FIDES n’aboutisse aux résultats catastrophiques des emprunts russes>>, mais il assurerait, d’autre part, grâce à la conservation des centres nerveux du territoire, << une certaine pression politique permettant à la France de jouer un rôle d’arbitre entre les musulmans féodaux du Nord-Cameroun et les chrétiens fétichistes du Sud-Cameroun. Il permettrait donc à la France de garder la haute main sur le Territoire.

Une opération cruciale, insiste la note, car << il ne faut pas oublier que la position de la France au Cameroun conditionne la position de la France dans toute l’Afrique centrale. Il est certain que celui qui tient Douala et le Cameroun tient économiquement l’Oubangui-Chari actuelles Centrafrique et le Tchad. La domination économique entraîne, surtout dans les pays neufs, la domination politique, en raison du faible champ économique de ces pays . Et la France, réduite au Gabon et au Moyen-Congo |actuel Congo-Brazzaville], disparaît en tant que grande puissance centrafricaine. Il apparaît donc comme indispensable , et dès maintenant, de sauvegarder certaines positions qui permettront à la France d’être maîtresse de la situation en Afrique centrale dans les dix années qui viennent >>.

 

 

Tiré de Kamerun, une guerre cachée aux origines de la Françafrique 1948-1971, Ed. La découverte

 

Thomas Deltombe – Manuel Domergue – Jacob Tatsitsa

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