Jargon et pseudo-expertise, Petit cours d’autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon

C’est un livre très riche et je ne peux que retranscrire la quatrième de couverture, qui présente très bien son contenu et son utilité. Nous vivons dans une époque où il est urgent pour tous d’oser le bon sens pour éviter de se faire enfumer.

 

Rédigé dans une langue claire et accessible, cet ouvrage, illustré par Charb, constitue une véritable initiation à la pensée critique, plus que jamais indispensable à quiconque veut assurer son autodéfense intellectuelle.

On y trouvera d’abord un large survol des outils fondamentaux que doit maîtriser tout penseur critique : le langage, la logique, la rhétorique, les nombres, les probabilités, la statistique, etc.; ceux-ci sont ensuite appliqués à la justification des croyances dans trois domaines cruciaux : l’expérience personnelle, la science et les médias.

 

 » Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. » Noam Chomsky

 

Normand Baillargeon (né en 1958) est professeur en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), essayiste, militant libertaire, chroniqueur et collaborateur de différentes revues alternatives. On peut également le rattacher au mouvement sceptique contemporain. Source : wiki

 

 

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1.1.7  Jargon et pseudo-expertise

 

 

Voici un exemple de jargon, académique cette fois. Il est extrait d’une thèse de sociologie récemment soutenue à la Sorbonne par une astrologue française bien connue. La thèse, d’une inconcevable vacuité, de l’avis des experts qui s’y sont penchés, était un acte militant pour introduire à l’université l’enseignement de l’astrologie.

 

Le pivot et le cœur de l’astrologie, miroir d’une unicité profonde de l’univers, rappellent l’unus mundis des Anciens, où le cosmos est considéré comme un grand Tout indivisible. Avec le rationalisme et ses Lumières, la scission se fit entre cœur, âme et esprit, entre raison et sensibilité. Un schisme socioculturel qui allait de pair avec une dualité dans laquelle s’inscrit encore notre culture occidentale, malgré le changement de paradigme apparu ces dernières années. […]

Cependant, un nouveau paradigme est générateur d’un intérêt croissant pour les astres, et ce, nonobstant un rejet rémanent qui perdure, lié essentiellement à la confusion et à l’amalgame fait autour des pratiques telles que voyance, tarots et autres. Par rapport à notre vécu, élément fondamental au regard d’une sociologie compréhensive, wéberienne ou simmélienne, nous avons voulu privilégier le phénomène des médias, reflet du donné social, vu notre expérience en ce domaine depuis plus de vingt ans, dans et hors de l’Hexagone. […] nous avons tenté d’analyser cette ambivalence de fait entre attraction et rejet; mais aussi de définir, à l’aide d’un constat sociétal, quelle peut être la situation épistémologique de l’astrologie aujourd’hui.[…]

Un tel dialogue [entre scientifiques et astrologues] ne pourra toutefois s’établir qu’autour d’une pensée complexe, celle qui régit le Nouvel Esprit Scientifique, mais aussi le paradigme astrologique – songeons à A. breton parlant du jeu multidialectique que l’astrologie nécessite. Cette ouverture, cet assouplissement de l’esprit, nous les avons pour notre part largement pratiqués sur un plan empirique jusqu’à en devenir monomaniaque – ou plutôt métanoïaque (Pareto).

C’est là un cas tout à fait exemplaire de jargon, qui condense en quelques lignes tout ce qu’on peut imaginer de pire en la matière: mots et concepts pseudo-savants utilisés sans raison, références artificielles à des concepts, à des théories et à des auteurs prestigieux.

De tels jargons remplissent sans doute plusieurs fonctions. Certains y voient un écran de fumée destiné à procurer du prestige à ceux qui les utilisent. Noam Chomsky y voit, au moins en partie, une manière pour les intellectuels de cacher la vacuité de ce qu’ils font :

 

Les intellectuels ont un problème : ils doivent justifier leur existence. Or il y a peu de choses concernant le monde qui sont comprises. La plupart des choses qui sont comprises, à part peut-être certains secteurs de la physique, peuvent être exprimées à l’aide de mots très simples et dans des phrases très courtes. Mais si vous faites cela, vous ne devenez pas célèbre, vous n’obtenez pas d’emploi, les gens ne révèrent pas vos écrits. Il y a là un défi pour les intellectuels. Il s’agira de prendre ce qui est plutôt simple et de le faire passer pour très compliqué et très profond. Les groupes d’intellectuels interagissent comme cela. Ils se parlent entre eux, et le reste du monde est supposé les admirer, les traiter avec respect, etc. Mais traduisez en langage simple ce qu’ils disent et vous trouverez bien souvent ou bien rien du tout, ou bien des truismes, ou bien des absurdités.

 

Apprendre à tracer la ligne de partage évoquée plus haut et donc à reconnaître le jargon n’est pas toujours facile. Il s’agit en fait d’un travail de très longue haleine, qui demande beaucoup de savoir, de la rigueur, de la modestie devant sa propre ignorance ainsi que de la générosité pour les idées nouvelles.

Pour conclure sur ce sujet, je voudrais rappeler les résultats d’une amusante étude qui a voulu mettre en évidence certains effets du recours au jargon dans le contexte académique : unique et ne permettant pas de tirer de conclusions significatives, je la cite néanmoins ici, puisqu’elle est une des rares à s’être penchée sur cet objet d’étude.

Au début des années 1970, le docteur Fox a prononcé, à trois occasions, une conférence intitulée « La théorie mathématique des jeux et son application à la formation des médecins ». Il s’est exprimé devant un total de cinquante-cinq personnes, toutes hautement scolarisées : travailleurs sociaux, éducateurs, administrateurs, psychologues et psychiatres. Son exposé durait une heure et était suivi de trente minutes de discussion. On distribuait ensuite un questionnaire à l’auditoire pour connaître son opinion sur l’exposé du docteur. Tous  les participants l’ont trouvé clair et stimulant; aucun n’a fait remarquer que cette conférence était un tissu de sottises… ce qu’elle était pourtant.

Le docteur Fox était en fait un comédien. Il avait l’air très distingué et parlait sur un ton autoritaire et convaincu. Mais le texte qu’il disait, appris par cœur et portant sur un sujet auquel il ne connaissait absolument rien, était truffé de mots vagues, de contradictions, de fausses références, de renvois savants à des concepts n’ayant pas de rapport avec le sujet traité, de concepts creux et ainsi de suite. Bref : du vent, des contradictions et de la pompeuse insignifiance.

Petit cours d'autodéfense intellectuelle BICeux qui ont commis ce canular – qui rappelle fort celui de Sokal il ya quelques années – ont formulé ce qu’ils appellent l’hypothèse Fox, selon laquelle un discours inintelligible, s’il est émis par une source légitime, tendra malgré tout à être accepté comme intelligible. Un corollaire de cette idée est que l’emploi d’un vocabulaire qui donne ne serait-ce que l’illusion de la profondeur et de l’érudition peut contribuer à accroître la crédibilité d’une communication.

Le moment est particulièrement propice pour rappeler ici quelques règles simples et saines que devraient suivre ceux qui veulent communiquer efficacement :

 

– Assurez-vous que vous comprenez votre message avant de l’émettre;

– Parlez le langage des gens à qui vous vous adressez;

– Simplifiez autant que possible;

– Sollicitez des commentaires, des critiques et des réactions.

 

 

Petit cours d’autodéfense intellectuelle

Normand Baillargeon

Editions Lux

 

 

 

 

 

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