J’ai testé (sans succès) la consommation collaborative

Heureusement, j’ai rencontré le (peut-être) Zuckerberg français

Chronique d’Anne-Sophie Jacques, journaliste d’Arrêtsurimages.net, publiée le 01/12/2011.

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« Et si on posait les armes cinq minutes ? Entre le bazooka de la BCE et la guerre annoncée par les Cassandre casqués, laissons de côté – le temps d’une chronique – le gros problème de la dette publique et continuons à réfléchir aux alternatives qui s’offrent à nous, citoyens lambda.

Vous me direz, dans le genre alternatives, pourquoi ne pas lancer un grand dettethon comme en Italie ou en Belgique ? Est-ce parce que les Français ne sont pas chauds pour acheter des Bons du Trésor ? La Tribune le suggérait dans son édition de lundi avec sa Une catégorique :

Le quotidien économique s’appuyait sur un sondage Harris, démonté aussitôt par Philippe Cohen sur le site de Marianne2.fr : « Dans les conditions où a été réalisé ce sondage absurde, on dit grosso modo aux Français : les marchés ne voulant plus de la dette pourrie de la France, êtes vous prêt, vous-même à vous laisser pigeonner pour le drapeau tricolore ? » Cohen ne semble pas contre l’idée d’un dettethon. Il fait d’ailleurs référence à l’ouvrage La dernière bulle de Jean-Michel Quatrepoint (invité d’@si récemment) lequel envisage la nationalisation de la dette. Enfin, Cohen croit savoir que le sujet est étudié à l’Elysée. Pour le journaliste, ce sondage arrive à point nommé : en torpillant d’avance ce plan B, les intérêts des marchés financiers et les bonus des traders sont ainsi protégés. Reste que, comme le souligne Philippe Crevel, économiste et secrétaire général du Cercle des Epargnants, « le taux des titres de la dette de l’état reste à un niveau historiquement bas. Se financer sur les marchés reste moins coûteux qu’un emprunt au grand public. » Tandis qu’en Italie ou en Belgique, les taux sont en effet élevés (aux environs de 6%).

Voyez : je dis vouloir faire une pause sur le sujet de la dette et j’en suis incapable. Droguée va ! Je vais tout de même changer de drogue et m’intéresser à une autre sorte de dope : la consommation. Cela dit, les deux sujets sont liés. On s’endette pourquoi ? Pour consommer. Pour acheter des maisons, des voitures, des écrans plats, des baskets aves des virgules dessus, et puis aussi des frigidaires, des jolis scooters, des atomixer, bref, de quoi reprendre en chœur la complainte du progrès. Si la consommation orgiaque est une des causes de notre endettement obèse, alors attaquons-nous à la racine : et si nous consommions moins, mieux, autrement ? C’est le credo de la décroissance, mouvement épluché sur notre plateau en avril dernier mais aussi l’objet de différents concepts alternatifs dont celui de la consommation collaborative.

Consommation collaborative ? Je suis tombée (sans trop de mal) sur ce concept via un article de Terra Eco et j’en ai fait un vite-dit. Le site écolo relayait une liste de 100 sites de consommation collaborative, liste mise au point sur un blog entièrement consacré au concept. On y trouve des sites de partages de repas, de covoiturage, de trocs d’objets, d’échanges de vêtements pour hommes, femmes, enfants, de la location d’accessoires de luxe ou de voitures entre particuliers, on y trouve aussi les associations de producteurs de fruits et légumes, l’échange de maisons pour les vacances, des sites de financements solidaires, bref, un eldorado de la consommation partagée, et donc à première vue intelligente.

« Econaute, voilà un beau sujet d’enquête » m’a suggéré le patron, « alors vas-y, teste-les tous ! » Chiche. J’avoue qu’au début j’étais assez enthousiaste. C’est bien mon genre, la consommation autrement. D’abord, je n’aime pas acheter. Je fais mes courses dans les hard-discounts parce qu’il n’y a qu’une seule sorte d’huile d’olive et une seule sorte de boîte de thon (les rayons avec douze mille choix me donnent des vertiges). En cela je suis très Allemande, si si, je l’ai compris en regardant le reportage de Maja issu de sa série Détours d’Europe diffusée sur LCP. De même, je me suis longtemps habillée et équipée chez Emmaüs. Je boycotte Ikea et autant que possible Decathlon (sans toutefois y arriver, c’est trop tentant d’avoir tout un tas de produits pas chers au même endroit, je sais, je m’en veux moi aussi de capituler). Je privilégie les légumes du jardin même si mes talents de jardinière n’ont pas encore complètement convaincu mes bouches à nourrir. Je n’aime pas les fringues, ni les sacs, ni les bijoux, ni les chaussures, rien de ce qui pourrait faire frémir une carte bancaire. Je suis donc la cible de ce type de consommation.

ENQUÊTE DE PARTAGE

J’ai entamé cette enquête par la bouffe (grand centre d’intérêt) en surfant sur les sites proposant de manger un plat chez l’habitant. Ça commençait mal : il n’y a rien à Tours ou dans ses environs. Voyons à Paris. Sur Bienvenue à ma table, je peux partager, le samedi 10 décembre, un repas 100% tradition avec, au menu, quiche lorraine, tête de veau sauce « bibiche » accompagné de pommes vapeur, fromage de terroir, tarte tatin, verre de vin et café compris, pour la modique somme de… 38 €. Je ne sais pas vous mais moi, à ce tarif, je préfère aller au restau. Sur le site supermarmite, je peux manger une part de moussaka dans le 10e arrondissement (pour 6 euros) ou une part de lapin crème citronnée tagliatelles dans le 2e (pour 7 euros). Ah ! Si j’étais parisienne comme tout le monde, sûre, j’aurais un large choix. Je pourrais même m’inscrire sur un site de colunching (sic) et squatter une table avec des gens que je ne connais pas. Là encore, à moins de faire pitié à table ou de me faire emballer par un convive, je paierai mon repas.

Je passe rapidement sur le réseau des producteurs de fruits et légumes, je sais qu’il fonctionne bien. Les plus connus sont le réseau des AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) et le réseau de Cocagne. Il y a deux ans j’avais d’ailleurs rencontré son fondateur, Jean-Guy Henckel, et rédigé son portrait pour le site du conseil régional de Franche-Comté. Le principe de ces réseaux est simple : vous achetez toutes les semaines des paniers de fruits et légumes (avec les produits de saison, évidemment) et, ainsi, vous soutenez la production d’un cultivateur local. Mais je n’y adhère pas pour deux raisons : mon père et mon grand-père jardinent (avec talent, eux), et surtout je n’ai pas le temps de cuisiner tout un panier par semaine.

Je teste cependant deux initiatives qui me semblent intéressantes : le surplus de récolte et le site ça vient du jardin mais sans succès, aucun produit n’est proposé dans ma région (en même temps, ce n’est pas la saison). Dernière visite côté miam : la ruche qui dit oui. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, rien à voir avec les abeilles (si vous les aimez, vous pouvez parrainer une ruche ici) : le site permet d’acheter en groupe directement aux producteurs de sa région. 180 ruches sont annoncées, mais beaucoup sont encore en construction, dont celle de Tours. Tant pis.

J’en arrive au troc, à la location, aux échanges, au partage. Là, je déchante. Prenons la location, une bonne idée pour ne pas avoir à acheter un produit dont on a usage une seule fois. Mettons que j’ai besoin d’une perceuse juste pour accrocher un tableau. Je me connecte sur e-loue.com et, par chance, je trouve mon bonheur. Sauf que la perceuse est louée… 40 euros par jour ! Quasiment le prix du neuf ! Sur ce même site, je peux louer deux chèvres (pour tondre la pelouse, et pas à usage zoophilique) mais elles sont à Meribel, en Savoie. Je peux me rabattre sur la location d’un déguisement d’iphone grandeur nature pour 25 euros/jour. Génial non ? Passons au troc : sur troc tribu, je peux échanger des livres et des disques, mais le site ne compte que 5 400 produits et encore, une majorité sont des produits recherchés et non proposés. Sur Gchantetout, tout s’échange : l’heureux possesseur d’un iphone 4 souhaite l’échanger contre une voiture, un autre utilisateur veut troquer son Opel vectra contre une Renault espace 6 places… Est-ce vraiment sérieux ? J’en doute.

Et puis, après avoir visité une trentaine d’adresse, un truc finit par m’agacer : tous ces sites martèlent qu’ils sont bons pour la planète. Kidtroc, le site de troc de vêtements d’enfants, affirme que « tout le monde y gagne, les enfants, les mamans, la planète ». My recycle stuff, réseau de troc en ligne, trouve que « c’est malin, écolo et en plus ça permet de rencontrer du monde ! » Ce genre d’arguments m’incite à croire qu’on me prend pour une gogo.

Las, j’arrête mon investigation et décide de rencontrer l’animateur du blog consommation collaborative et auteur de la liste des 100 sites, Antonin Léonard. Tant que j’y suis (suggère pertinemment le patron qu’a toujours des bonnes idées) pourquoi ne pas me rendre à mon rendez-vous parisien en co-voiturage ? Au moins j’aurai testé en vrai, et Tours-Paris, ça ne devrait pas être compliqué. Je me connecte sur le site du numéro un du covoiturage, covoiturage.fr. En effet, je trouve des annonces qui correspondent à la date et heure de mon trajet. Les fiches sur les conducteurs sont bien faites : je sais s’ils sont débutants, apprentis ou ambassadeurs, ils sont notés par les passagers qui laissent leur avis, je sais si je peux prendre des bagages, un animal (ma chèvre de Meribel par exemple), si je peux fumer, discuter, écouter de la musique. Mais là encore, deux grosses déceptions : d’abord les lieux de départ et d’arrivée sont très éloignés de chez moi et de mon rendez-vous, et une fois encore je suis stupéfaite par le prix, 25 euros. Plus cher que mon voyage en TGV, 1h05 de gare à gare, 22 euros avec un coupon fréquence sur une période creuse. Je ne vois donc aucun intérêt à faire un trajet plus cher, plus long, où je suis obligée de me rendre à pétaouchnoque. Ou alors je ressors mon pouce tant de fois utilisé dans ma jeunesse et je fais du stop à l’entrée de l’autoroute : voilà une alternative antique mais gratuite.

 

Le covoiturage est donc trop cher pour moi et c’est la première chose que je dis Antonin Léonard. Il m’apprend que sur des trajets de moins de 200 km, le covoiturage n’est en effet pas intéressant. Pas de bol. Je lui fais part ensuite de mes diverses déceptions, de la perceuse aux repas très chers chez les gens, mais il balaie ma défiance : « on est encore aux balbutiements mais c’est la consommation de demain ! Les clients aujourd’hui demandent des comptes sur les produits qu’ils achètent, ils les veulent en adéquation avec leurs valeurs, leur éthique. Ces nouvelles façons de consommer vont pousser les entreprises à revoir leurs stratégies et à mieux prendre en compte leurs clients… et ça, c’est une conséquence de l’arrivée du web et des réseaux sociaux qui décuplent les possibilités d’interaction. Par exemple, quand l’émission Capital montre que Monoprix envisage de retirer de leurs rayons la marque Michel et Augustin car trop chère, l’enseigne est obligée de faire machine arrière devant la bronca organisée sur le web. Si demain les clients préfèrent partager un produit, les industriels devront suivre et fabriquer du coup des objets qui durent plus longtemps. D’ailleurs, Michelin le fait déjà : la marque propose un pneu en location. On passe à une culture du service, et non plus de la possession. »

Etonnement, je ne me sens pas vieille schnock à côté du jeune Antonin, mais je mesure tout de même le gouffre entre mon scepticisme et son enthousiasme. A presque 25 ans, il a trouvé, avec le concept de consommation collaborative emprunté aux Etats-uniens très en pointe dans ce domaine, une façon d’accompagner l’évolution de notre société. Un acte de militantisme ? Oui. Avec un grand-père député-maire (de gauche) et des parents dans la fonction publique, ce doit être dans ses gènes, même s’il a suivi un parcours scolaire honni par sa famille : l’école de commerce. Honni mais tant pis : Antonin entre à l’EM Lyon en 2006, il y sera surnommé l’altermondialiste. Il ignore superbement la filière fusion-acquisition, très prisée à l’époque au détriment de la filière marchés financiers, boudée à cause de la crise. Antonin, lui, veut créer des entreprises. Dans une école dont le slogan est Entrepreneur for the world il était au bon endroit, non ? Pas vraiment. « For the world oui, j’ai beaucoup voyagé, mais entreprenariat, non. D’ailleurs, l’école propose de travailler sur une création d’entreprise au début de nos études et pas à la fin car à la fin, les élèves risquent de créer en vrai leur société. » Et ce n’est pas bien ? « Non car les entrepreneurs ne gagnent pas un rond et cela ferait baisser la moyenne des salaires des élèves qui sortent de l’école, un des critères les plus importants du classement ! »

Ainsi nos grandes écoles de commerce favorisent-elle les postes dans la fusion-acquisition ou la finance, pour rester dans le top des classements. « Pourtant, quand on mesure l’impact d’une personne qui bosse dans la finance et l’impact d’un entrepreneur sur l’économie, y a pas photo. » Et dire que les ambassadeurs de ces mêmes grandes écoles viennent faire la morale aux profs de SES coupables de ne pas enseigner la culture de l’entreprise !

Au cours de ses études, Antonin découvre les nouveaux modèles du web que sont Google, Facebook, Paypal… « Je me suis passionné pour ces sites qui ont construit leur modèle économique sur les attentes de leurs clients. J’ai tout compris avec Google : la firme a bâti son modèle en privilégiant la pertinence de la recherche plutôt que le gain. Voyez les Google ad, la pub sur Google : ce n’est pas parce que vous payez le plus cher que vous arrivez en haut de la page. Vous êtes en haut si vous êtes celui qui répond le mieux à la demande de l’utilisateur. Pareil pour Facebook : au tout début, ils ont fait le choix de ne pas mettre de pub, ils savaient sinon que l’utilisateur ne resterait pas. »

A l’évocation de Facebook, je souris : cette soif de créer des entreprises basées sur une consommation collaborative, n’est-ce pas dans l’espoir – le fantasme – de devenir le Mark Zuckerberg de demain ? « C’est vrai, je suis assez admiratif du fondateur de Facebook, mais quand j’ai commencé à m’y intéresser, le réseau n’était pas encore très connu. Et puis tout reste à faire : ces grosses plateformes doivent encore trouver leur modèle. Covoiturage.fr, par exemple, est une très belle réussite, le site rassemble 1,2 millions d’utilisateurs, il a écrasé tous ses concurrents mais il n’a pas encore réussi à résoudre l’équation « être rentable avec un service gratuit ». Son fondateur, Frédéric Mazzella, a annoncé le passage du site gratuit en payant mais il essuie en ce moment une fronde des utilisateurs. »

L’avenir alors ? Peut-être. En discutant avec Antonin, je comprends pourquoi je ne suis pas la cible que je pensais être. Mon mode de consommation est a priori en adéquation avec ces nouvelles façons de consommer, sauf qu’il me manque une donnée essentielle : la connexion en réseau. Je ne suis d’aucun réseau, ni sur Internet ni dans la vraie vie d’ailleurs, je n’ai pas de compte Facebook, pas de compte Tweeter, rien. Dois-je m’y mettre pour continuer l’enquête ? Peut-être. Mais avant, je vais tout de même tenter un truc : l’investigation collaborative. Vous ne connaissez pas ? C’est simple : vous appuyez sur le bouton discuter sur le forum en bas à droite de l’écran et vous racontez les expériences que vous avez eues sur des sites collaboratifs, de l’AMAP à l’échange d’appartement, de la chèvre à la location de voiture. Un bon concept non ? »

Anne-Sophie Jacques

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