[Historama] En France : 40 millions de munichois ?

De gauche ou de droite, une certaine France pacifiste de 1938 semble la proie d’une unique obsession : faire des concessions à Hitler.

L’esprit de Munich n’est que l’expression d’une peur panique de la guerre, de ses horreurs vraies ou imaginaires. Il postule que tout est préférable à cette calamité, les pires injustices comme le rejet des principes moraux les plus élémentaires. A cet égard, les milliers de jeunes Allemands qui crient : << Plutôt rouges que morts >>, au début des années 80, sont les petits-fils de ces Français qui, à la fin des années 30, affirment préférer la servitude à la mort.

L’esprit de Munich s’est formé dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Il se manifeste dès la fin des années 20, quand la crainte de la guerre des gaz tourne à la hantise, et celle-ci à l’affolement. Paul Langevin, professeur au Collège de France, savant unanimement respecté, décrit alors le cauchemar que serait une nouvelle conflagration. La protection individuelle et collective des populations urbaines est devenue un leurre, affirme-t-il. Son savoir et sa crédibilité scientifiques ont des effets ravageurs sur l’évolution de nombreux intellectuels. Que conclure sinon qu’une nouvelle guerre aboutirait à une véritable extermination ? Quelle différence avec la pire des défaites ?

Langevin cautionne le défaitisme, qui équivaut à une philosophie de l’Histoire et à une conséquence raisonnable du progrès technique.

Lors de l’avènement de Hitler, en janvier 1933, l’esprit de Munich n’a pas encore contaminé la droite, germanophobe par tradition. En revanche, il se développe dans de petits courants de l’intelligentsia de gauche. On en trouve de nombreuses traces dans des journaux pacifistes, Le Barrage, La Patrie humaine, et dans Libres Propos, la revue du philosophe Alain. Ces organes font l’apologie de l’objection de conscience, donnent en exemple ces anciens combattants qui ont renvoyé leur fascicule de mobilisation, félicitent les étudiants d’Oxford qui refusent de servir leur patrie, applaudissent les élèves de l’École normale supérieure et les instituteurs qui se rebellent contre toute forme de préparation militaire.

A l’été de 1933, six mois après la prise de pouvoir de Hitler, La paix par le droit, revue d’intellectuels de gauche, proche de la Ligue des droits de l’homme, pose la question de savoir ce qu’il conviendrait de faire en cas d’agression de l’Allemagne et d’occupation de la France. Le philosophe Félicien Challaye prône la non-résistance. Certes, il reconnaît qu’une telle attitude encourage le banditisme international et que la France y risque sa liberté. Mais, objecte-t-il, << même en supposant que la guerre réussisse à garantir cette liberté, ce serait à un prix trop lourd. Plutôt l’occupation étrangère que la guerre1…>>.

Droite et gauche tout aussi divisées

En juillet 1933, il existe déjà un petit courant de pacifistes pour lesquels la défense nationale n’a plus de sens. Après une nouvelle guerre, disent-ils en substance, la France ne serait plus qu’un cadavre. Soumise à Hitler, elle aurait encore le mérite d’exister2.

Après 1935, l’esprit de Munich fait des progrès fourdroyants : inertie du cabinet Sarraut devant la réoccupation de la Rhénanie, non-intervention en Espagne, passivité devant l’Anschluss.

A la veille de Munich, seuls quelques isolés de droite, Henrie de Kérillis, Paul Reynaud, Louis Marin, affichent une volonté de résistance à Hitler. La droite, dans son immense majorité, est disposée, pour éviter une nouvelle guerre franco-allemande, à satisfaire toutes les exigences du Führer. Sa haine du Front populaire est plus forte que sa germanophobie. << En cas de guerre, explique Thierry Maulnier, la droite a l’impression qu’une défaite de la France ; et une défaite de l’Allemagne signifierait l’écroulement du système qui constitue le principal rempart à la révolution communiste et peut-être la bolchevisation immédiate de l’Europe3 … >>

A gauche, dans le Parti radical-socialiste, Pierre Cot, Jean Zay, Pierre Mendès France ne pèsent pas lourd en face de tous ceux qui préconisent de faire des concessions à Hitler. La SFIO et la CGT sont profondément divisées en antifascistes et pacifistes. Seuls les communistes sont partisans de la fermeté, mais ils ne sont pas entièrement fiables, tant leur attitude dépend de celle de Staline.

Dans l’intelligentsia de gauche, la Ligue des droits de l’homme est à la pointe du combat contre Hitler. Mais, si ses positions ne sont pas ambigës et tranchent avec celles des autres organisations, c’est qu’elle a déjà connu une scission en 1937, à propos de la guerre d’Espagne et des procès de Moscou, et que les pacifistes les plus notoires l’ont quittée. En fait, de nombreux intellectuels illustres sont contaminés par l’esprit de Munich. Tels Alain, Giono ou Simone Weil. En témoigne l’article retentissant << L’Europe en guerre pour la Tchécoslovaquie ? >> que cette dernière publie quatre mois avant les accords de Munich.

Sans nier l’existence d’un accord liant la France à la Tchécoslovaquie, la jeune philosophe estime que, si l’Allemagne recourt aux armes pour s’emparer des Sudètes, où vivent deux millions d’Allemands, Paris ne doit pas honorer sa signature. << La France n’a pas à revêtir une armure de redresseur de torts. >> Si les droits des peuples l’intéressent, << elle la France ne manque pas, en Afrique ou en Asie, de peuples à émanciper sans risque de guerre>>.

Quand la question de la paix et de la guerre est en jeu, << la France n’est pas tenue de respecter sa parole >>. En l’occurrence, le rapport des forces lui étant défavorable, << il serait trop risqué de vouloir résister à Hitler>>.

Simone Weil déteste l’idéologie national-socialiste, son racisme et son anticommunisme. Certes, << les Tchécoslovaques, s’ils sont occupés, peuvent être contraints d’interdire le Parti communiste et d’exclure les juifs des fonctions quelque peu importantes>>. Néanmoins, le pays pourra survivre, << sans sacrifier sa culture, sa langue ou ses caractéristiques nationales, ce qui limitera les injustices>>. De toute façon, se rassure Simone Weil, il ne s’agira que d’un moment difficile à passer. << Il est sans exemple que l’hégémonie, puis l’affaiblissement qui en résulte se sont toujours accomplis par des guerres. Si le même processus pouvait, cette fois, avoir lieu sans guerre, ne serait-ce pas le vrai progrès4 ?>>.

Un sondage Ifop : 57% pour, 37% contre

Les Français sont-ils munichois à la manière de Simone Weil ou à la manière de ces 535 députés qui ratifient les accords de Munich, contre 73 communistes et deux isolés, Kérillis (droite) et Jean Bouhey (SFIO) ? Ressentent-ils un <<lâhce soulagement >> après que les gouvernements occidentaux ont abandonné la Tchécoslovaquie et cédé les Sudètes au IIIe Reich ? Approuventils une abdication qui ne peut qu’encourager Hitler, ruiner le prestige de la France et affaiblir toutes les résistances aux conquêtes ultérieures de l’Allemagne nazie ?

A s’en tenir aux manifestations d’enthousiasme qui saluent Edouard Daladier à son retour de Munich, il faut répondre affirmativement. Cette réponse, cependant, doit être nuancée dans la mesure où, à un sondage, réalisé quelques jours plus tard par l’Ifop, 37% des Français répondent qu’ils n’approuvent pas les accords de Munich, pour 57% de << oui >> et 6% d’abstentions.

La sauvegarde de la paix à tout prix ne fait donc pas l’unanimité. Mais s’interposent, entre l’opinion et le gouvernement, les dénonciations bruyantes contre la guerre émanant de la Chambre des députés, des partis, des syndicats, des intellectuels, dela presse, des associations d’anciens combattants.

L’option de 1938 annonce 1940

Les accords de Munich annoncent le ralliement de l’immense majorité de la droite à Vichy. Ils provoquent la coupure de la SFIO en deux blocs antagonistes à peu près égaux. Les partisans de la résistance à Hitler se rassemblent autour de Léon Blum. Dans l’autre bloc, réuni autour de Paul Faure, le secrétaire général du Parti socialiste, on trouve les adeptes de concessions sans fin. Le même clivage se produit aussi dans la CGT. Une minorité se réclame du parti de la paix et dénonce la majorité, coupable de pousser à la guerre, sous le couvert d’une << croisade antifasciste >>. Après l’effondrement de 1940, l’attitude à l’égard de Pétain et de l’Allemagne va confirmer que l’option antimunichoise annonçait un engagement résistant et que le choix munichois prédisposait à la collaboration.

Christian Jelen – Historama

1. << Pour la paix désarmée, même en face de Hitler >>, par Félicien Challaye, in Les Cahiers des droits de l’homme, novembre 1933.

2. << Les équivoques du pacifisme >>, par Léon Emery, in La Paix par le droit, juillet-août 1933.

3. La France, la paix et la guerre, par Thierry Maulnier, H. Lardenchet, Lyon, 1941. Dans sa première partie, ce recueil contient des articles écrits en 1938-1939.

4. << L’Europe en guerre pour la Tchécoslovaquie ? >>, par Simone Weil, in Feuilles libres, 25 mai 1938.

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