Du bon usage du plagiat de Francis Segond, dans « Le plagiat dans la recherche scientifique »

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Francis Segond est écrivain.

Cet extrait est issu de sa contribution à l’ouvrage collectif : Le plagiat de la recherche scientifique, Editions Lextenso. <<Je est un autre>> est le titre de cet apport très enrichissant et ma foi, assez cynique.

C’est bien évident un livre que nous recommandons vivement pour le traitement complet et efficace de ce sujet aujourd’hui tu mais qui, dans les années à venir, sera prépondérant dans toutes les universités et les temples divers de savoir et de recherche.

Les développements de la société de l’information ont transformé le rapport de chacun à la création authentique, à l’originalité créatrice. Les savoirs par la recherche, publique ou privée, ne peuvent progresser si la duplication, la répétition et l’imitation se perpétuent.

Le plagiat, quelles que soient ses formes, du copier-coller jusqu’au travestissement falsificateur des projets ou des résultats de recherche d’un autre que soi, mérite désormais un traitement juridique qui soit à la hauteur des risques qu’il fait courir à la société de la connaissance. Le plagiat touche toutes les disciplines scientifiques. Son analyse interpelle les étudiants, les doctorants, les chercheurs et les enseignants-chercheurs dans les universités et les laboratoires, publics et privés. Elle intéresse aussi tous ceux qui, dans tous les secteurs, sont conduits à produire des rapports et des études.

Source : lextenso-editions

<<Je est un autre >> de Francis Segond

II – DU BON USAGE DU PLAGIAT

En 1667, paraissait à Paris, << Avec Privilège du Roy >>, un petit ouvrage de 65 pages intitulé Le Masque des orateurs, c’est-à-dire la manière de déguiser facilement toute forme de discours. Son auteur, Jacques Oudard, Escuyer et Sieur de Richesource, se disant professeur d’éloquence et de rhétorique, était également fondateur de l'<<Académie des orateurs>>. Dans une de ces grandes injustices dont l’Histoire des Lettres n’est pas avare, Richesource devint l’immonde plagiaire, l’écrivaillon malhonnête, celui qu’il convient de réprouver sans ambages. Son premier contempteur, l’abbé Gachet d’Artigny, établit en 1752 la norme du mépris dont il convenait d’entourer l’opuscule de Richesource. Négligeant de consulter la source primaire, c’est-à-dire le livre en question, tous répètèrent jusqu’à nos jours les durs propos de l’abbé. Seule, dans le chapitre IV de sa thèse de doctorat de 1995, Ysabelle Martineau, abordant les méthodes de quelques grands plagiaires, s’attarde sur le texte même de Richesource et fait part de sa surprise d’y trouver un ouvrage qu’elle qualifie avec Zoberman de <<véritable théorie de la lecture>>. Il n’est, de fait, pas exagéré d’affirmer que Richesource fut un des grand précurseurs de la recherche littéraire, doublé d’un pasticheur hors pair, un aimable ancêtre de Raymond Queneau. Sa démarche est oulipienne à plus d’un titre : 1)par l’utilisation automatique des synonymes, paronymes, et des périphrases; 2) par l’application de procédés mécaniques reprenant la pensée de l’auteur primitif pour en amplifier la portée – véritable re-création à partir d’un terreau existant! Afin d’accroître sa dimension parodique, l’auteur stipule dès la préface, que son livre s’adresse << aux paresseux, moins capables et moins ingénieux !>>

Le petit manuel qui suit est donc dédié à ce précurseur de génie que fut le Sieur de Richesource.

Règle 1

Ne jamais plagier un texte qui se trouve sur le net.

Règle 2

Si vous êtes dans l’impossibilité de respecter la règle 1, utilisez la méthode inaugurée par le Père Ubu dans son Almanach illustré du XXe siècle : << j’ai traduit en polonais de vieux feuilletons français qui avaient charmé mon enfance ; cette première version les a modifiés du tout au tout, et puis j’ai attendu qu’on me les retraduisît en français. Ils y ont beaucoup gagné >>.

Traduisez à l’aide du traducteur automatique de Google les pages qui vous désirez vous approprier, tout d’abord en serbo-croate, puis en basque ; faites retraduire le résultat en français et utilisez celui-ci en interprétant le résultat comme vous pourrez (Attention ! cet exercice réclame souvent beaucoup d’imagination).

Exemple :

Texte de Julia Kristeva – <<Semeiotike >>, chap. 4 << Le roman subversif >>, Seuil, 1969, p. 111

<< Déterminant le statut du mot comme unité minimale du texte, Bakhtine saisit la structure au niveau le plus profond, au-delà de la phrase et des figures rhétoriques. La notion de statut ajoute à l’image du texte comme corpus d’atomes celle d’un texte fait de relations, dans lequel les mots fonctionnent comme quanta. >>

1. Traduction automatique français – allemand – italien – français

<< Bakhtine identifie le mot comme la plus petite unité du texte saisi, la structure, au niveau le plus profond, au-delà des mots et des phrases. Le terme correspond à l’image des atomes du corps comme un lien-texte, dans lequel les mots fonctionnent comme un quantum. >>

2. Traduction automatique français – polonais – japonais – français

<< Plus que par un mot ou une phrase dans le niveau le plus profond, de la plus petite unité de texte capturé, Bakhtine identifie les mots et les structures. Les fonctions terme-quantique comme le lien texte-mot, correspondent à l’image du corps, tels des atomes. >>

(De cet exercice, il apparaît indubitable que la clarté de la pensée kristevienne n’est en rien altérée par la traduction !)

Règle 3

Utilisez de préférence des sources étrangères, issues de langues rares. Nul besoin de les posséder vous-même, le traducteur automatique précité agira comme un filtre très efficace.

Règle 4

Se munir d’un dictionnaire de synonymes et remplacer systématiquement un mot sur deux du texte original ou pratiquer la célèbre méthode de Jean Lescure du <<S+7>>. Sachez que, si la machine peut détecter les mots et les suites sémantiques, elle ne peut trouver les analogies structurelles.

Exemple :

Le titre de l’intervention d’Emmanuel Dreyer, << Les hésitations du droit pénal à l’égard du plagiat >>, devient lumineusement << Les hétérogénéités du dromadaire pénétré à l’église du plaignant >>.

Règle 5, dite règle du sacrifice du pion

Empruntez la presque totalité d’un long passage à Gaston X, que vous désirez plagier ;

Ajoutez à la fin de l’emprunt une note en bas de page dans laquelle vous écrirez << voir également sur ce sujet Gaston X.>> et insérez le reste de son texte que vous mettrez entre guillemets.

Règle 6

Une des mesures les plus souvent réclamées pour combattre le plagiat consiste à rendre obligatoire la publication de tout travail universitaire sous forme de fichier électronique, afin d’y déceler plus aisément d’éventuels passages plagiés. Loin de défavoriser sa coupable activité, cette décision serait au contraire une véritable bénédiction pour le plagiaire qui pourrait ainsi profiter de toutes les possibilités offertes par l’informatique en matière de formatage :

Exemple :

Insérez des espaces insécables entre les mots d’un passage plagié. Le résultat est invisible à la lecture mais, pour un moteur de recherche ou un logiciel anti-plagiat, les mots ainsi collés les uns aux autres restent introuvables.

Règle 7

Attribuez les passages plagiés chez X. à un autteur inconnu Z., en laissant vaguement entendre dans l’introduction que vous publiez également sous d’autres noms de plume. Si le plagiat est repéré, vous pouvez alors nier le fait et accuser cet inconnu.

Règle 8

Prélevez les passages plagiés dans la littérature administrative interne et laissez entendre que vous en étiez l’un des auteurs, pour avoir été consulté de façon occulte en raison de vos grandes compétences.

Règle 9

Trouvez des passages déjà plagiés par plusieurs auteurs et reproduisez-les après le début de phrase : << La doctrine unanime considère que …>>.

Règle 10, dite règle << Uni…

Si vous êtes accusé de plagiat, criez au harcèlement en raison de vos actions passées menées dans l’intérêt général et qui ont gêné des factions.

Règle 11, dite règle PPDA (<&l…

Rédigez plusieurs versions de votre travail : l’une que vous publierez, les autres, postdatées et contenant, à divers degrés, guillemets et références, qui vous serviront d’alibi en cas de litiges. Dites alors : << c’est une version de travail très ancienne qui a été livrée par erreur à l’imprimeur, les autres sont là pour témoigner ; malheureusement la version finale semble avoir disparu dans la perte d’une clef USB (ou le crash d’un disque dur ou dû à une sauvegarde involontaire sous un nom de ficher ancien)>>.

Règle 12

Rester vague, employer une forme générique de citation : << nombre de points des passages suivants s’inspirent des auteurs habituels, spécialistes de la discipline >>, etc.

Règle 13, dite règle de << …

Si vous êtes accusé de plagiat, envoyez des méls délirants non seulement à vos accusateurs, mais encore à toute personne connaissant vos accusateurs, prévenez, parlez de déni de justice et de conspiration, les journalistes adorent ça. Votre plagiat sera vite oublié au profit de la rumeur du complot.

Règle 14

Si vous préparez votre doctorat, chosissez un directeur de thèse dont la spécialité est aussi éloignée que possible de votre sujet. Prenez-le de préférence à deux ans de la retraite et célèbre : plus il aura de thésards, meilleures seront vos chances.

Règle 15

L’anacoluthe est à la fois l’amie et l’ennemie du plagiaire. Vos accusateurs tenteront de relever les ruptures de construction dans votre énoncé pour y débusquer les plagiats. Autant habituer tout de suite le lecteur, dès le début de votre texte, à un style hétérogène et bâtard.

Règle 16

Citer le nom d’un auteur en début de chapitre, en passant, puis rédigez un ou deux paragraphes personnels et citez ensuite l’auteur, sans scrupules et sans guillemets.

Règle 17

Vérifiez attentivement l’orthographe (surtout des noms propres) et la syntaxe du passage plagié. Ajoutez ensuite quelques coquilles de votre cru pour personnaliser votre travail.

Règle 18

Lors des nécessaires pillages qui constituèrent votre bibliographie, méfiez-vous des perfides auteurs qui glissent à dessein dans leurs notes de petites anomalies afin de signer comme d’un filigrane leurs listes bibliographiques.

Exemple :

Ainsi Madame Maurel-Indart, dans son ouvrage << Du Plagiat >>, page 26, note 19, introduit-elle sournoisement une minuscule fausse référence dans l’ouvrage de l’abbé Gachet d’Artigny (elle écrit << article 41 >> au lieu de 81). : gare au plagiaire trop confiant qui négligerait de vérifier au préalable son emprunt.

Règle 19

Citez la source de votre plagiat à la fin d’un passage volé sans guillemets en respectant un cheminement labyrinthique dans les références : écrivez par exemple dans la note 72, << Voir note 34 >> et dans celle-ci << Voir supra >>.

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Règle 20

Enfin, ne cherchez surtout pas à emprunter chez vos collègues, comme vient si imprudemment de le faire un professeur de l’Université de Potsdam, pillez de préférence vos étudiants.

Vous pouvez enfin faire comme moi, et avouer une source suffisamment générique et vague qui englobera et dissimulera les emprunts inavoués que vous auriez pu – par inadvertance – laisser dans votre travail. Ainsi cet

Avertissement : tous les mots qui composent cette intervention, à l’exception des noms propres et de quelques néologismes, sont tirés du Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré, dans l’édition de 1874. Seul l’ordre d’apparition , le genre, les désinences et la fréquence de ces mots sont le fait de l’auteur.

Francis SEGOND, <<Je est un autre >>, page 87 – 92

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