Contrôler le discours public, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine de John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt

L’une des préoccupations majeures du lobby pro-israélien est de veiller à ce que le discours public sur Israël reflète les arguments d’ordre stratégique  et moral que nous avons analysés aux chapitres 2 et 3. Pour ce faire, les différentes composantes  du lobby réaffirment sans cesse la grande valeur stratégique d’Israêl en martelant constamment le même récit de sa création et en se rangeant à ses côtés dans chaque débat politique. L’objectif est de convaincre le public qu’Israël et l’Amérique ont les mêmes intérêts et les mêmes valeurs.

En outre, les groupes du lobby tentent de marginaliser toute personne qui critique la politique israélienne ou remet en cause la << relation privilégiée >>. Ils tentent d’empêcher que ce genre d’opinion bénéficie d’une large audience. Pour cela, le lobby n’hésite parfois pas à employer des méthodes brutales pour intimider les auteurs de telles critiques, en les accusant d’être anti-israéliens ou antisémites. Orienter ainsi le discours public sur Israël est un enjeu essentiel, parce que discuter librement et sans tabous de la politique israélienne dans les territoires occupés, de l’histoire d’Israël ou du rôle du lobby dans la politique américaine au Moyen-Orient conduirait sans doute beaucoup plus d’Américains à s’interroger sur la politique actuelle à l’égard d’Israël et à exiger une nouvelle relation qui serve plus efficacement l’intérêt des États-Unis.

Ainsi certains acteurs du lobby s’efforcent-ils d’influencer les représentations d’Israël véhiculées par les médias, les think tanks et l’université, parce que toutes ces institutions jouent un rôle fondamental dans la formation de l’opinion publique. Ils soutiennent tous les efforts visant à représenter Israël de manière positive et sont prêts à aller très loin pour marginaliser quiconque critique son comportement passé ou présent ou met en doute les avantages d’un soutien américain inconditionnel. Les groupes pro-israéliens ont très bien compris qu’il s’agissait d’un élément clé de leur stratégie. Ces efforts aboutissent pas toujours, bien sûr, mais ils se révèlent, souvent remarquablement efficaces.

Le média est le message

Pour que l’opinion publique reste favorable à Israël et du Moyen-Orient que proposent les grands médias soit systématiquement favorable à l’état hébreu et ne remette jamais en question le soutien américain. S’il est vrai que des critiques sévères arrivent de temps à autre à toucher un assez large public, les médias américains demeurent incroyablement favorables à Israël, surtout lorsqu’on les compare à ceux d’autres démocraties.

Certains penseront que cette affirmation se fonde sur le préjugé antisémite bien connu selon lequel << les Juifs contrôlent les médias >. Il s’agit de tout sauf de cela. Il est indéniable que certains Juifs américains, tels que Martin Peretz et Mortimer Zuckerman, profitent de leur position dans les médias pour défendre leurs opinions à propos d’Israël et du Moyen-Orient. Il n’y a rien de surprenant ou d’illégitime à cela, puisque toutes les élites ont tendance à utiliser leur position privilégiée pour défendre leurs intérêts. Cependant, il existe sans doute des patrons de presse, des rédacteurs en chef, des chroniqueurs  et des journalistes dans les grands médias qui ne se sentent pas particulièrement liés à Israël et qui ne verraient aucun problème à en critiquer la politique ou la relation avec les États-Unis. Certaines personnalités très pro-israéliennes accepteraient aussi avec plaisir un débat plus ouvert sur ce pays.

En ce sens, il est tout à fait discutable, et même faux, d’affirmer que les Juifs ou les forces pro-israéliennes << contrôlent >> les médias et ce qui s’y dit au sujet d’Israël. En fait, si le lobby travaille si dur pour surveiller et influencer le discours des grands médias, c’est précisément parce que le lobby ne les contrôle pas. Si on les laissait faire, les médias ne soumettraient pas le public à un régime pro-israélien aussi strict. Tout au contraire, il y aurait, comme dans presque toutes les autres démocrates du monde, un débat plus ouvert et plus franc au sujet de l’État hébreu et de la politique américaine. De fait, ce débat est particulièrement vivant en Israël, le seul État où les Juifs << contrôlent >> bel et bien les médias.

Si la vision du lobby se retrouve si largement dans les grands médias, c’est en partie parce qu’un très grand nombre d’Américains qui écrivent sur Israël sont eux-mêmes pro-israéliens. En 1976, dans une étude comparant l’influence respective des groupes de pression sur la politique américaine au Moyen-Orient, Robert H. Trice montrait que << ce qui a le plus gravement handicapé les groupes pro-arabes pendant la période 1966-1974, fut leur incapacité à rallier à leur cause un chroniqueur populaire écrivant pour plusieurs grands quotidiens nationaux >>. Cette étude révélait également que << les groupes pro-israéliens peuvent compter non seulement sur le soutien des chroniqueurs mais aussi sur celui des rédacteurs en chef de certains des quotidiens les plus lus >>.  Les groupes pro-israéliens ont essayé de peser sur le traitement médiatique beaucoup plus que les groupes pro-arabes. En 1970 par exemple, la Conférence des présidents a distribué des dossiers de presse complets, comprenant photos et articles de fond, à plus de 1700 quotidiens et aux principaux services d’information. << A tous les niveaux, notait Trice,  – des communautés locales aux agences de presse internationales, en passant par les éditorialistes et les grands journaux nationaux -, les groupes pro-israéliens arrivent beaucoup mieux que les groupes pro-arabes à faire passer leur version des faits aussi bien au grand public qu’au public cultivé.

Les choses  n’ont pas beaucoup changé depuis. Le débat entre experts du Moyen-Orient, écrivait le spécialiste des médias  Eric Alterman en 2002, est << dominé par des gens pour qui il est inimaginable de critiquer Israël >>.
Il dénombre cinquante_six << éditorialistes et chroniqueurs sur lesquels on peut compter pour soutenir Israël ou défendent des opinions pro-arabes. Des lecteurs ont par la suite contesté les généralisations qu’Alterman a tirées de quelques cas, et certaines  des personnes qu’il citait sont aujourd’hui décédées. Pourtant, le déséquilibre reste flagrant et les réserves évoquées ne permettent pas d’invalider le coeur de son argumentation.

Prenons l’exemple des chroniqueurs qui ces dernières années étaient en charge du Moyen-Orient au New York Post. William Safire et feu A. M. Rosenthal étaient de fervents défenseurs d’Israël (Safire était particulièrement favorable à Ariel Sharon). Aujourd’hui, David Brooks approuve complètement la politique israélienne. Thomas L. Friedman est plus modéré mais, s’il a critiqué certaines mesures israéliennes ‘et même parfois le lobby lui-même), il ne prend presque jamais le parti des Palestiniens et n’appelle jamais les États-Unis à prendre leurs distances avec Israël. Nicholas Kristoff a critiqué à plusieurs reprises la politique étrangère américaine – il a notamment publié un éditorial très controversé, en mars 2007, déplorant l’absence de débat public sérieux sur les liens entre Israël et les États-Unis. Mais le Moyen-Orient n’est pas son sujet de prédilection et il n’a en aucun cas défendu un point de vue pro-palestinien. Maureen Dowd a vivement critiqué les néoconservateurs pro-israéliens, mais, tout comme Kristoff, elle écrit rarement sur l’Etat hébreu ou sa relation avec les États-Unis. Personne dans l’éventail de chroniqueurs réguliers du Times ne défend sincèrement les Palestiniens ni ne propose d’analyses aussi équilibrées que celles d’Anthony Lewis – qui a pris sa retraite en 2001.

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Quant au Washington Post, il a récemment publié plusieurs articles de chroniqueurs qui prenaient systématiquement le parti d’Israël : Jim Hoagland, Robert Kagan, Charles Krauthammer et Georges Will. Il y en avait deux autres autrefois : feu Michael Kelly et William Kristoll, qui maintenant dirige le Weekly Standard et assure une chronique dans le New York Times. Très pro-israéliens, ils avaient tendance à vanter les idées et la politique du Likoud plutôt que celles des Israéliens modérés.  Richard Cohen écrit aussi sur le Moyen-Orient pour le Post mais il a le même profil que Thomas Friedman, du New York Times : attaché à Israël, il est néanmoins disposé à proposer une critique intelligente et informée. Aucun de ces deux quotidiens les plus lus aux États-Unis, n’emploie de chroniqueur qui prenne clairement parti pour le camp palestinien ou arabe.

Ces dernières années, le seul chroniqueur de renom à s’être souvent opposé à Israël est Robert Novak, un journaliste du Chicago Sun Times dont la chronique est reprise par plusieurs journaux et qui écrit régulièrement pour le Post. Pourtant, Novak est loin d’être un champion de la cause palestinienne. Le fait est que l’ <<autre camp>> n’a pas de porte-parole qui puisse rivaliser avec Safire ou Krauthammer, ni même avec Friedman ou Cohen au Times ou au Post, ou dans n’importe quel autre quotidien important d’ailleurs. Le Los Angeles Times, par exemple, publie régulièrement des articles de trois fervents défenseurs d’Israël : Max Boot, Jonathan Chait et Jonah Goldberg. On n’y trouve aucun chroniqueur qui critique Israël, encore moins qui défende régulièrement les Palestiniens.

Pages 184-187

Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine

John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt

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