Chicago et Paris, métropoles de la ségrégation scolaire ?

Comment réformer les programmes de discrimination positive dans l’éducation d’élite en France ? L’étude croisée des évolutions en cours à Paris et Chicago remet en cause la représentation classique de la promotion de la diversité aux États-Unis et par là même celle de la situation à Paris, où règnent opacité des critères de sélection et ségrégation territoriale.

Comment concilier formation de l’élite et diversification de son recrutement dans des métropoles caractérisées par la ségrégation ? Au moment où les programmes de discrimination positive pour l’accès aux lycées les plus prestigieux et aux filières sélectives de l’enseignement supérieur se développent en France, le regard sur les évolutions en cours dans la ville de Chicago apporte un éclairage d’autant plus intéressant qu’un nouveau système de discrimination y a été mis en place dans le domaine scolaire. Fondé en partie sur le profil socio-économique du quartier de résidence, il abandonne formellement la « race » comme critère légitime d’« affirmative action » et tend ainsi à atténuer les différences constatées traditionnellement entre la conception française d’une part, reposant sur une approche territoriale des populations concernées, indifférente formellement à l’appartenance ethnique, et au revenu et la conception états-unienne d’autre part, fondée sur l’appartenance à une « minorité ethnique ou raciale » 1.

Le regard croisé sur les deux contextes permet de s’interroger à la fois sur les limites du nouveau dispositif à Chicago, et sur celles du système français (francilien), beaucoup moins élaboré et formalisé dans ses procédures de diversification du recrutement. Les deux métropoles, avec leur expérience respective et des bilans contrastés sur la capacité de leur système éducatif à « diversifier » socialement, ethniquement et « racialement » leur élite, font face aux mêmes questions : qui doit-on avantager ? Quelles sont les implications d’un recrutement plus ouvert de l’élite dans un système « méritocratique » très compétitif et un nombre de places limité au sein de l’élite ? Comment agir sur le marché pour réguler des logiques de distribution inégale des ressources pertinentes pour la réussite scolaire ? Comment combiner critères sociaux et critères ethniques, mais aussi « raciaux » aux USA, ou liés à l’appartenance à un groupe d’origine visible en France ? Comment légitimer politiquement de telles orientations et comment « doser » des principes de discrimination positive ?

Dans les deux cas, les marges d’action sont étroitement encadrées politiquement et apparaissent très limitées, tant les systèmes éducatifs restent caractérisés par une inertie organisationnelle et institutionnelle d’un poids considérable. Il apparaît au bout du compte très difficile de déterminer avec certitude les objectifs réellement visés et d’en établir la hiérarchie. Les réformes en cours à Chicago et Paris visent-elles réellement à donner un poids plus important aux classes populaires et aux minorités dans le recrutement de l’élite ? Est-ce aussi (plutôt) dans le cas de Chicago une voie pour relancer une politique de déségrégation sans référence explicite à la « race » ? Ne s’agit-il pas dans le cas français d’une « petite ouverture » pour aménager/protéger les filières sélectives, clé de voûte du système éducatif français ? L’introduction de la « diversité » comme forme euphémisée de discrimination positive prenant en compte « l’origine » ne répond-t-elle pas à une stratégie politique d’une autre nature ?

Sélectivité et diversité dans les lycées de Chicago ?

Parmi les différents types de lycée, les Selective enrollment High schools (SEHS) sont les plus intéressantes pour saisir comment le service en charge de l’enseignement public à Chicago tente de concilier sélection des meilleurs élèves et « diversification » du recrutement. Ces lycées sélectifs sont en nombre limité, neuf pour l’ensemble de la ville, et scolarisent environ 12 % des lycéens du secteur public. Contrairement à la situation francilienne caractérisée par une forte concentration spatiale des établissements les plus attractifs et les plus sélectifs, ils se répartissent sur l’ensemble de la ville, du Nord au Sud. Étant donné la nature et l’intensité de la ségrégation à Chicago, ce point est particulièrement important. Même si la morphologie sociale et raciale de la ville est plus complexe, il est courant d’opposer North Side, situé au nord du Loop, majoritairement blanc et favorisé, à South Side d’une part (sud du Loop), majoritairement afro-américain et plus défavorisé, et à West side d’autre part, également plus défavorisé, à forte présence d’Hispaniques et d’Afro-américains. Cette répartition dans l’espace n’efface pas totalement une logique de différenciation entre ces établissements qui renvoie à leur localisation dans des quartiers plus ou moins attractifs. Si globalement le profil ethno-racial des lycées sélectifs reflète de façon relativement fidèle celui de la ville, les données par établissement mettent en évidence des différences très significatives selon leur localisation. Malgré leur statut de lycée d’élite, ceux qui sont situés dans des quartiers majoritairement noirs et moins favorisés peinent donc à attirer les classes moyennes blanches ou asiatiques qui limitent leurs demandes d’admission aux lycées sélectifs situés dans les quartiers plus favorisés à majorité blanche.

Seuls les meilleurs élèves des collèges (faisant partie des 5 % les mieux notés de leur établissement) peuvent se présenter aux tests d’admission. Leurs notes de contrôle continu comptent pour 70 % de l’évaluation finale, et les résultats aux tests d’admission pour les 30 % restant. Parmi l’ensemble des élèves admis, 30 % le sont sur la seule base de leur dossier et de leurs résultats à ces tests, sans prise en compte d’autres critères. Il s’agit des élèves ayant obtenu les meilleurs scores sur l’ensemble des candidats, sachant cependant qu’une part non négligeable des élèves de classes moyennes et supérieures blanches se tournent vers le privé. Les 70 % restant sont divisés en quatre tranches équivalentes (Tier) qui correspondent à quatre profils socio-économiques de quartier (4 000 habitants), du moins favorisé au plus favorisé. Ces profils sont définis à partir d’un indicateur synthétique élaboré à partir des six critères suivants :

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Édité le 03-01-2012, par Marco Oberti

Marco Oberti est professeur de sociologie à Sciences Po, et chercheur à l’Observatoire sociologique du changement. Ses travaux récents portent sur les interactions entre les inégalités urbaines et scolaires, et leurs effets et leurs causes en termes de ségrégation. Il termine une recherche sur les conventionnements Sciences Po en Seine-Saint-Denis et les effets de l’assouplissement de la carte scolaire. Il co-dirige la collection U Sociologie chez Armand Colin et la revue Sociétés contemporaines.

Source : La vie des idées

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